L’île aux quatre saisons

Être libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes; c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres.

Nelson Mandela.

Il était une fois, aux confins de l’univers et du temps, dans une autre dimension, une île où le sens commun n’existe pas. C’est une île étrange qui se divise en quatre régions. Chaque région a une unique saison. Printemps, été, automne, hiver. Quatre régions dirigées par quatre peuples. Les hirondelles, les antilopes, les écureuils et les manchots. Moi, Sisambre l’escargot, je vais vous raconter leur histoire.

Une île bien rangée

Les saisons y sont figées. C’est-à-dire qu’elles ne bougent pas, jamais. Là où est le printemps, toujours est le printemps. Il en est de même pour toutes les autres saisons. Cela vous étonne ? Vous écoutez bien un escargot. 

Naturellement, on appela chacune de ces régions par le nom de la saison qui y est. Chaque peuple habite dans sa saison adorée. C’est ainsi depuis des centaines d’années et pour des centaines d’autres encore. Il y a beaucoup d’autres espèces d’animaux sur l’île, mais ce sont les quatre espèces les plus nombreuses qui prennent les décisions. Pour autant, les espèces les moins nombreuses ont aussi le droit de parole. C’est juste plus commode comme cela. Chacun des représentants des peuples partage et protége ce qui est important pour sa communauté. Foehn, l’hirondelle aime les vents légers. Guebli, l’antilope aime la chaleur. Fogony, l’écureuil aime la douceur de l’automne. Frimas, le manchot aime la neige. Chaque région est délimitée par une frontière et défendue avec force. Chaque chose doit être à sa place. 

Chacun veille à ne jamais aller dans la saison des autres. C’est interdit. C’est tabou, mais on ne sait plus pourquoi. Tout cela va changer très bientôt.

Un flocon

Frimas le manchot adore faire de la luge. Il monte sur la plus haute colline qu’il connait. Il prend tout l’élan qu’il peut et il se jete ventre en avant dans la pente. Il faut le voir louvoyer entre les arbres. C’est un champion. Mais tout champion qu’il est, il lui arrive aussi de perdre le contrôle. C’est arrivé ce jour-là. Alors qu’il négocie un virage serré qu’il connait par coeur, une neige molle brise sa trajectoire. Frimas finit sa course dans un gros tas de neige au pied d’un arbre. 

Le tas de neige a amorti le choc et Frimas s’en sort avec une belle frayeur. Il rit de bon cœur pour finir de chasser la peur qu’il a eu. Tandis qu’il se débarrasse de la neige sur son plumage, il lève le bec sur une couleur inhabituelle. C’est au bout d’une branche. C’est d’un tendre vert délicat et c’est plutôt joli. Frimas secoue la tête. Le temps est à la glissade, pas à la botanique. Il repart de plus belle fendant la neige à toute vitesse. 

Pendant ce temps, Fogony l’écureuil est occupé à contempler les couleurs de l’automne. Rouge, jaune, orange, bleu ! Oui, même bleu. Nous ne sommes pas sur la planète Terre, certaines feuilles sont bleues. Un très beau bleu comme on n’en verra jamais sur Terre. Fogony adore toutes ces couleurs. Il aurait été sur notre planète qu’il aurait été peintre à coup sûr. Alors qu’il concentre son regard sur une feuille à la couleur particulière belle, un flocon de neige tout blanc vient se poser sur le bout de son museau. Il le chasse bien vite. C’est froid et ce n’est pas une couleur. Ça l’a distrait de la belle couleur chatoyante. Où est-elle déjà ?

Guebli l’antilope prend un bain de soleil. Elle adore se mettre à dorer. Voilà, un jeu de mots qui la fait rire. D’ailleurs, elle se demande à quoi peut bien ressembler une lope. L’inverse d’une antilope sans doute. Elle éclate de rire à nouveau. Qu’elle est drôle se dit-elle. Pour fêter ça, elle s’étire de tout son long en fermant les yeux. Un frisson lui fait les rouvrir aussitôt. Elle cherche la cause dans le ciel. Pas un seul petit nuage. Soit ! Elle se dit que c’est son humour qui l’a fait frissonner de plaisir.

Foehn, tout comme Frimas, est une dingue de vitesse. Elle fait des piquets vertigineux et redresse au dernier moment. C’est à couper le souffle. Elle enchaîne les loopings, les tonneaux à une vitesse folle. Aucune de ses sœurs n’arrive à rivaliser avec elle. Foehn a un secret pour être aussi rapide. Elle lit les vents. Elle les chevauche. Depuis toute petite, elle sait le faire comme personne. Et pourtant, ce jour-là, elle en rate un. Rien de bien grave, tellement rapide que cela ne dure que le quart de la moitié du tiers d’un clin d’œil. Elle s’en aperçoit à peine qu’elle entame déjà une autre figure aérienne. 

Tous ces événements mineurs les intriguent chacun un instant, mais pris de façon isolés, ce n’est rien. Ça n’est sûrement pas grave. C’est ce qu’ils pensent, chacun de leur côté. 

Mes souvenirs sont ici

Les jours suivants, ça s’aggrave. Les feuilles couvrent tout l’arbre au pays de l’hiver. Les vents légers deviennent plus lourds au pays du printemps. Il fait plus frais au pays de l’été. La neige recouvre un tiers du pays de l’automne. Vingt jours sont passés depuis et ça continue d’empirer. Plusieurs manchots se sont regroupés à la frontière du pays de l’automne. Les écureuils les empêchent de passer de peur que les manchots ne leur volent leurs réserves de nourritures. Frimas demande à voir Fogony pour trouver une solution diplomatique. Il vient le rencontrer.

— Que veux-tu manchot ?
— Fogony, s’il te plait, laissez-nous passer. La neige nous appelle.
— Vous en avez bien assez chez vous. On vous laisse passer et ensuite quoi ? On vous installe des transats ?
— La neige disparait chez nous. Il commence à faire trop chaud.
— Ce n’est pas mon problème.
— Ça va le devenir que tu le veuilles ou non.
— Tu me menaces Frimas ? Fais bien attention !
— Ne vois-tu pas ce qui se passe ?
— Fin de la discussion.

Frimas est abasourdi. Fogony, sur le chemin de sa maison, semble se dire qu’il n’aurait pas dû s’emporter comme ça. Il en tremble encore. Il doit protéger son peuple et ses terres. Personne ne franchirait le tabou. Pourquoi tremble-t-il autant ?

Il faut tenir bon

Vingt jours passent de nouveau. La neige recouvre la moitié du pays de l’automne. Les écureuils se sont réfugiés à la frontière du pays de l’été pour se réchauffer un peu. Le tabou et les antilopes les empêchent d’aller plus loin. Fogony est cloué au lit par une forte fièvre suite à un coup de froid. Il grelotte de tout son corps. Ses compagnons l’ont approché de la frontière en espérant qu’il se réchauffe un peu. Guebli, qui est venue voir ce qui se passe, l’aperçoit. Elle le voit trembler. Guebli n’aime pas le froid. Elle se dit que cet écureuil qui tremble, là-bas, ne doit pas aimer ça non plus. Elle a vu le pays de l’automne se recouvrir de neige et il fait plus froid dans son pays mais ça ne durerait pas. C’est certain. 

Elle donne l’ordre de faire entrer Fogony au cœur du pays de l’été pour qu’il guérisse mais sous stricte surveillance et en quarantaine. Les autres écureuils resteront de leur coté de la frontière. Ils comprenaient qu’ils ne peuvent pas accompagner leur chef à cause du tabou. Dans les autres pays, les mêmes questions commencent à fuser de toute part. Que se passe-t-il ? Et si ça reste comme ça ? Qu’allons-nous devenir ?

Lâcher-prise

Les jours passent encore. Fogony, l’écureuil va mieux. Il remercie Guebli. Elle lui dit qu’il faut rassembler d’urgence les quatre représentants au centre de l’île. Là où les quatre saisons se rencontrent. De cette manière, chacun a son climat préféré et peut parler sans être gêner. Aussitôt dit, aussitôt fait. Des messagers sont envoyés auprès de Frimas le manchot et Foehn l’hirondelle. Dans quatre jours, la réunion aurait lieu. C’est tout juste le temps nécessaire pour un petit escargot de se rendre au centre de l’île à dos de lapin.

Les quatre ont répondu à l’appel. Ils ont tous l’air fatigué, épuisé. Ils se laissent tombés autour de la table de réunion. Foehn ouvre la discussion.

— Mes amis, les vents ne me portent plus, je suis inquiète. Cela dure depuis trop longtemps pour que ce ne soit pas permanent. Qu’allons-nous devenir ? Guebli, tu as un avis ?
— Sur notre territoire, l’automne a remplacé l’été et l’été est parti sur le pays du printemps. C’est comme si l’île avait tourné et ça ne me fait pas rire du tout. Qu’en penses-tu Frimas ?
— La neige est partie sur le pays de l’automne. Quand nous avons voulu la suivre, Les écureuils nous ont interdit de passer. 
— C’est exact ! coupe Fogony, personne n’a le droit de franchir les frontières. C’est la Loi absolue. C’est le tabou. 

Un silence de plomb tombe sur l’assemblée. Guebli sourit. Elle prend la parole.

— Dis-moi, mon cher Fogony, comment va ta santé ?
— Oh grâce à toi, je suis en pleine forme. dit-il d’un sourire reconnaissant. 

Les autres animaux se regardent sans comprendre. L’écureuil fait un salto arrière en témoignage de sa santé retrouvée.

— J’ai pourtant violé le tabou, continue Guebli, en t’accueillant au pays de l’été. Quelle punition penses-tu m’infliger ?
— Mais … mais tu m’as sauvé la vie. Pourquoi devrais-je te punir ?
— Parce que la Loi est absolue, siffle Frimas. Toi, Fogony et toi, Guebli vous êtes tous les deux coupables. L’un d’avoir franchi et l’autre d’avoir fait franchir, vous serez bannis !

L’écureuil serre les poings. Il tremble de colère.

— Alors Frimas, c’est donc là, ta vengeance quand je t’ai refusé le droit de passer ?
— Je ne suis pas si mesquin. Tu as été sauvé par l’aide d’une autre. Comprends-tu ? Ou bien es-tu encore l’écureuil borné que tu étais quand tu nous refusais ton aide ? Nos enfants, aussi, doivent-ils souffrir de ton orgueil ?

 L’écureuil ne tremble plus. Les autres le regardent, silencieux. Il les regarde, hagard. Il prend une profonde inspiration.

— Si, comme tu le supposes Guebli, toutes les saisons glissent à la région suivante, alors il nous faut les suivre. Changeons tous de territoire pour le bien des générations futures. Foehn, Guebli, Frimas, qu’en pensez-vous ?

Des sourires apparaissent partout. Foehn prend la parole. 

— Fogony, je pense parler au nom de tous ici. Si nous voulons traverser cette crise, nous devons nous libérer du tabou. Que chacun suive sa saison !

À ces mots, tout le monde applaudit. Une fête magistrale est organisée aussitôt. On rit, on danse, on chante. C’est une fête merveilleuse. On s’est promis de la faire de nouveau chaque année en souvenir de cette date mémorable. On y a même vu des choses extraordinaires. Vous saviez qu’un escargot pouvait faire un salto arrière ? Si vous aviez été là, ce jour-là, vous m’auriez vu en faire un.

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