Un coup de poker

Ça faisait des jours qu’il les observait, tapis dans la végétation rare de la toundra. Cette fois, il en avait attraper un. Il l’avait prit au collet. Sa patience avait fini par porter ses fruits.

Ça tenait du dernier pari. Ça faisait des lustres qu’il n’avait pas pu satisfaire son ventre creux. Ses dernières réserves étaient parties bien trop vite. Il s’en voulait de ne pas s’être mieux préparé mais les regrets ne nourrissent pas son homme. Il sentait ses dernières forces s’amenuisaient. Il l’avait lu dans un bouquin, qu’on pouvait tenir plusieurs jours, juste avec de l’eau … plusieurs jours. Dans sa cabane, il avait retourné son miroir et masqué tout ce qui pouvait lui renvoyer son reflet. Son miroir, avec un beau tapis de sol en laine épaisse, étaient les seuls luxes qu’il s’était permis dans sa si petite cabane. Ça le minait de se voir les joues si creuses et l’air cadavérique. Lui qui avait si bonne mine. Qu’est-ce qu’il lui avait pris de partir se perdre au milieu de nulle part dans cet enfer blanc ? Qu’est-ce qu’il avait à prouver ? À se prouver ? À prouver aux autres ? Qu’il était vivant ? Le seul reflet qu’il ne pouvait effacer, c’était celui dans le miroir de l’eau. Et l’eau, c’était tout ce qu’il avait dans l’estomac depuis quinze jours maintenant.

Sans nourriture, son corps était tout le temps froid. Il était engourdi. La crasse n’arrangeait rien. Il essayé de se réchauffer en bougeant mais ça demandait trop d’énergie et de l’énergie, il n’en avait pas. Il n’en avait plus. Dans sa cabane, il avait fini par brûler ses livres pour avoir un peu de chaleur. Les combustibles étaient rares dans cet endroit et il n’avait pas eu la présence d’esprit de faire des stocks quand il était encore vaillant, quand il se pensait capable de tout. L’arrogance ne nourrit pas son homme. Et puis pour quoi faire ? Impressionner des gens dont il se foutait éperdument ? Foutaises. Dans le dernier livre qu’il allait sacrifier au dieu de la chaleur, il avait lu comment attraper du gibier au collet. Comment observer. Comment faire et poser des collets. Il ne se souvenait pas d’avoir jamais acheté ce genre de livre mais il remerciait qui voulait bien être son dieu d’avoir glisser ce livre dans ses bagages. C’était décidé. Il jetterait ses dernières forces dans cette entreprise.

Il le fit. Il s’y était préparé. Il avait appris les habitudes des lièvres. Il n’avait jamais été aussi sérieux de sa vie. Il avait jeté ses dernières forces de ces jours sans repas qui n’en finissent plus à apprendre comment préparer la bête, lever sa pelure et le râble avant qu’elle ne gèle. Il faudra la tanner, la fourrure, mais pas ici, pas dehors. Qui sait si les odeurs n’attireraient pas un renard, un loup ou pire, un ours ? Il faisait beaucoup trop froid et il n’avait pas vu de plantes à tanins pour préparer la fourrure. Il s’en ferait un bonnet. Il l’avait lu dans ce dernier bouquin qu’il n’avait pas encore transformé en flammes, elles qui boudaient les mousses et les lichens. Il faudra tanner la peau, sinon elle pourrit et adieu la chaleur de la fourrure. La toundra est sans pitié pour qui n’était pas préparé.

Il l’était cette fois, aussi sûr qu’avec une carré d’as en main, sûr de remporter la mise, plus qu’à faire tapis. Il retournait à la cabane, heureux du festin à venir. Il avait tout jeté sur la table, mise et râble. Il se retourna pour saisir le Livre et perdit connaissance dans ce geste trop brusque. Il frappa trop violemment le coin de la table de sa tête trop lourde. Il s’écrasa au sol, sur son si beau tapis, seule folie absurde dans cet enfer blanc qu’il ne regretta jamais.

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