Une poignée de graines

« L’enfant est le père de l’Homme »
— William Wordsworth

Parfois, la vie tient à un coup de sifflet. Le sifflet d’un train, le sifflet d’un arbitre, le sifflet du maître qui rappelle son chien et tellement d’autres encore. Je vis dans une maison de banlieue avec Maman, Papa et mon petit frère Léo. Maman me dit que j’accroche les mots quelques fois. Maman et Papa travaillent et Léo fait que me suivre partout. Maman dit que je suis sa grande sœur alors j’ai des réponses à débilité. 

Aujourd’hui, Maîtresse nous emmène en classe-rature. On se retrouve en pleine campagne. Il y a des arbres, de l’herbe, des fleurs. On en a aussi dans notre jardin, à la maison. Ce n’est pas la peine d’aller si loin, mais bon, c’est bien de ne pas avoir Léo dans les jambes et l’endroit invite à se les dégourdir. Maîtresse nous laisse jouer puis nous fait signe de nous rassembler. Elle s’est assise à même le sol, dans l’herbe haute. Elle est courageuse. Elle nous demande de nous asseoir en face d’elle. Nous hésitons, ce n’est pas propre, mais Maîtresse s’impatiente alors nous nous exécutons. Elle nous regarde, pose un doigt sur sa douche. On se regarde avec les copines sans comprendre, mais on adore Maîtresse alors on fait le silence.

— Les enfants, quand on efface notre présence ici, il se passe quelque chose de fabuleux. Écoutez, sans bouger. Regardez sans bruit.

Nous lui faisons signe que nous avons compris et nous nous figeons tels les maîtres de 1-2-3 soleil. Presque immédiatement des jolis sifflements se font entendre. 

« tu tu tu tu tu  …djiit djiit djiiit »

C’est incroyablement beau. Maîtresse rayonne, contente d’être parvenue à nous permettre cette découverte ou bien juste heureuse de partager son plaisir. On tend l’oreille pour découvrir le chanteur prodige. On évite de bouger. Il est dans notre dos. 

« tu tu tu tu tu  …djiit djiit djiiit »

— Il s’est rapproché. chuchote de nouveau Maîtresse. Restez sans bouger, les enfants. C’est un Verdier. Il va s’approcher.

« tu tu tu tu tu  …djiit djiit djiiit »

Maîtresse a raison, la petite forme s’approche aux branches à quelques pas de nous. Elle nous regarde curieuse et continue de chanter comme si elle nous accueillait. Je suis fascinée qu’un si petit animal puisse faire une pareille mélodie. Il se déplace à nouveau jusqu’à être entre nous et le soleil et nous le voyons enfin. Il est de couleur verte et ses ailes sont d’un jaune éclatant. Il chante avec tant d’assurance, avec tant de fierté. Je l’envie et … j’éternue. L’oiseau s’envole et la classe me regarde avec colère comme si j’en avais fait exprès. J’essaie de disparaître derrière un brin d’herbe trop court. Maîtresse emporte tout cela d’un rire pareil aux chants des oiseaux, toute la classe la suit dans un flou rire général et mes camarades oublient de m’en vouloir. 

Maîtresse nous raconte les plantes, les champignons, les animaux. Elle nous raconte comment tout ce petit monde a besoin les uns des autres. Elle nous dit que la fourmi pèse autant que la baleine qui pèse autant que le champignon, qui pèse autant que le trèfle mais on ne la croit pas. Maîtresse dit que la vie est un équilibre délicat. Elle nous dit que les oiseaux sont aussi dans la balance et qu’ils sont de moins en moins nombreux dans le monde. Le monde, c’est trop grand pour moi, mais je suis d’accord pour le reste. Il faut faire quelque chose. 

De retour à la maison, je bombarde Maman et Papa de questions. Nous avons un jardin alors pourquoi n’y a-t-il pas d’oiseaux ? Ils ne savent pas. Ils n’avaient pas remarqué. Ils me disent que les voisins savent peut-être, mais je ne connais pas les voisins. C’est une chose de leur dire bonjour, mais c’en est une autre d’aller leur parler et si j’accroche encore un mot ? Ils vont se moquer de moi, jamais je n’oserai y aller. Je passe le samedi matin derrière la fenêtre à regarder Papa tondre la pelouse en faisant des lignes bien droites. Les seules courbes sont au pied de l’arbre taillé en boule. Pourquoi n’y a-t-il pas d’oiseaux ? J’ai regardé dans tous les livres de la maison, mais sans résultat. Je n’ai pas grand-chose à me mettre sous la dent. 

En parlant de se mettre quelque chose sous la dent, mon estomac me dit qu’il est plutôt d’accord. Les parfums de cuisine me chatouillent les narines depuis un moment.  Le curry, le coriandre, le curcuma, le cumin, le gingembre dansent dans la maison et ils finissent de me tirer de ma fenêtre. Papa a fini de tondre, il bascule la tondeuse dans l’espace prévu à cet effet puis il la nettoie au jet d’eau avant de la ranger au garage. J’ai faim. Il est temps d’aller dans la cuisine. D’aller dans la cuisine … dans la cuisine …

— D’aller dans la cuisine ! Mais c’est ça ! 
— Dans la cuisine ! Dans la cuisine ! croit bon de reprendre de bon cœur Léo alors qu’il danse autour de la table. Il n’en rate pas une pour m’énerver celui-là. Maman l’attrape au vol et lui sert un épi de maïs qui n’a même pas le temps de toucher l’assiette qu’il est déjà à moitié grignoté. 
— Alors c’est pour ça que les oiseaux ne viennent pas. Il n’y a rien à manger !
— La Terre à Jade, quel temps fait-il sur la lune ?
— Non merci. Est-ce que tu sais ce que mangent les oiseaux ?
— Je suppose des insectes et des graines mais je ne veux pas dire de bêtises. As-tu été demander aux voisins ?
— Non, j’ai peur d’y aller. dis-je en essayant de disparaître sous la table. 

Maman s’approche de ma mine renfrognée. Elle me saisit le menton avec une douceur que seules les mamans connaissent. 

— Ma chérie, la plus grande peur est la peur elle-même, d’accord ? Mange maintenant. 

Un paysage volcanique atterrit sous mon nez. Un dôme de riz blanc sur lequel coule une sauce dorée épaisse avec des morceaux de pomme de terre, de carotte, de tomate. Les parfums m’ensorcellent et le goût finit de sceller mon sort. C’est mon plat préféré parmi mes plats préférés.

Une fois l’estomac remplit, avoir peur de la peur me semble être une idée ridicule. Il est temps d’aller mener l’enquête. Je préviens Maman qui en profite pour me confier un sifflet de courage et pour me rappeler les consignes de sécurité. Regarde avant de traverser. Ne parle pas aux inconnus. Alors je lui demande comment je vais faire avec les voisins, Maman sourit. 

***

Je dois faire le tour du pâté de maisons. Je connais bien le coin. C’est notre promenade avec Maman, cinq autres maisons, cinq autres familles, cinq autres jardins. Notre maison fait l’un des angles du pâté de maisons. C’est marrant de dire pâté pour des maisons. Je commence par notre voisine la plus proche. Trois maisons accolées de part et d’autre d’un rectangle et les jardins au milieu. Je me demande à quoi ça ressemble vu d’oiseau. Je reste un moment coincée devant la porte de la voisine. Le heurtoir est trop haut et je ne trouve pas de sonnette. Je cherche dans mes poches un peu de courage, j’y trouve le sifflet, je n’en ai pas besoin juste pour ça. Je toque à la porte et j’appelle. 

— Ohé ! Il y a quelqu’un ?

Pas de réponse. Je rebrousse chemin un peu déçue et soulagée. Un bruit de fenêtre qu’on ouvre me coupe dans l’élan. 

— Bonjour Jade ! Tu viens me rendre visite ?

Flûte … je me force à faire demi-tour. C’est pour la bonne cause.

— Bonjour Madame, c’est pour une enquête très sérieuse !
— Si c’est pour une enquête sérieuse, alors je t’écoute. 
— Savez-vous ce que mange les oiseaux ?
— Des miettes de pain et des boules de graisse. Tout le monde sait ça Madame l’enquêtrice. Une autre question ?
— Non Madame, merci beaucoup et bonne journée !

Pfiou, c’était pas si terrible. Je m’en suis bien sortie. Je suis fière de moi. Les quatre autres maisons me donnent la même réponse. Du pain et de la graisse, tout le monde sait ça. Et bien, moi, je ne savais pas que les oiseaux se nourrissent de tartines de beurre. Comment font-ils pour tenir le couteau ? Je trouve ça blizzard. Si tout le monde le sait, pourquoi les oiseaux disparaissent-ils ? Pourquoi personne ne fait rien ? Devons-nous faire des couteaux spéciaux pour les oiseaux ? Il me faut d’autres informations et je connais l’endroit idéal pour ça, la bibliothèque. C’est assez loin de la maison, je vais devoir négocier avec Maman. J’ouvre grande la porte de la maison en criant.

— Maman ! Je dois aller à la bibliothèque à tout cri ! C’est hyper-super-ultra important !!!
— Très bien mon coeur. On y va mercredi.
— Raaaah, je le savais. Je ne peux jamais rien faire !!! … Attends… Tu es d’accord ???
— Pourquoi ne le serais-je pas ? Je sais qu’il y a un ordinateur avec internet là-bas. Tu auras besoin d’un peu d’aide pour t’en servir. Léo sera chez ses grands-parents et Papa travaille.
— Un or dit n’a tort avec un tiers net ? dis-je surprise en essayant de m’imaginer à quoi ça pouvait bien ressembler.
— Exactement ! sourit Maman. Tu verras ça très vite, mais pour l’instant, je connais une chambre qui serait contente d’être rangée un peu.

Maman est géniale et diabolique aussi. Elle a l’art et la manière de me faire faire des corvées. Pour cette fois, ça ira. Mercredi est enfin là. Nous marchons une bonne demi-heure. Nous sommes enfin devant la bibliothèque. Je n’en peux plus. Je saute sur place. Je trépigne. C’est bien simple, on dirait Léo. Maman me retient par l’épaule juste avant que je n’ouvre la porte. Elle se penche à ma hauteur et plonge son regard sérieux dans le mien. 

— Il y a des toilettes à l’intérieur, tiens le coup. 
— Mais Mamaaaan ! Je n’ai pas envie. Je suis impatiente !

Elle sourit, amusée de sa blague puis change de visage de nouveau. Elle me regarde droit dans les yeux comme si j’avais déjà fait une bêtise.

— Jade, la bibliothèque est un endroit où il faut être calme et silencieuse.
— Comme pour avec Maîtresse ? On va voir des oiseaux ?? Des merdiers ???

Maman éclate de rire.

— Non, ma puce. Pas de merdiers ici. Tu me promets ? Pas de course, pas de saut, pas de cri. On chuchote tout doucement.
— Promis Maman.

***

La bibliothèque est gigantesque. Il y a des livres jusqu’au plafond. Il y fait frais comme dans une église. D’ailleurs, les murs sont faits de grosses pierres couleur crème, il y a des piliers et des vitraux aussi. C’est incroyable. Je me sens toute petite. Je prends la main de Maman pour la rassurer. 

— Comment on va faire pour trouver avec tous ces livres ?
— Nous allons demander au Thésaurus, ma chérie.

J’écarquille les yeux en cherchant de tout côté avec enthousiasme.

— Il y a un dinosaure qui connaît tous les livres ?

Maman étouffe un nouveau rire.

— Presque. C’est un livre qui sait dans quels autres livres sont les mots que nous cherchons. me susurre-t-elle à l’oreille.

Nous cherchons les mots-blé dans ce drôle de livre. Il nous donne plusieurs mots blizzards A2E3C5-L710, A2E3C5-L979, A2E3C5-L580. Je ne comprends pas ce charabia. Maman voit mon embarras. Elle me murmure :

— Allée n°2, étagère n°3, casier n°5, livres n° 710, 979 et 580. Tu vas nous les chercher ?

Maman est trop forte, elle lit le dinosaure. Je vais chercher les livres et je la retrouve assise à une table occupée par un écran et un clavier. Je m’arrête à la regarder. Elle semble concentrée, son visage est tout éclairé et ses yeux brillent de curiosité. Je ne connaissais pas cette facette de Maman. Je comprends pourquoi Papa est si amoureux. Elle m’a vue, elle me fait signe. 

— Approche une chaise. Nous allons nous servir d’internet. 
— Oooh c’est un tiers net !?!

J’étouffe ma surprise dans la manche de mon gilet, mais trop tard. Elle résonne déjà au plafond de la bibliothèque. Maman me saisit par l’épaule, on se baisse derrière l’écran. Maman tente un regard, inquiète, au dessus de notre abri de fortune … Rien … Elle se rassoit, puis soupire de soulagement. Elle me regarde l’oeil pétillant. 

— C’est bon Jade, on n’est pas repérées.

Je suis soulagée. On continue la recherche et on apprend que le pain fait mal aux oiseaux… je ne comprends plus… le pain, c’est de la farine et la farine, c’est des graines. Pourtant, ils ne digèrent pas quand c’est cuit. Ça les rend malades. Ça peut leur donner la maladie des ailes d’ange. C’est une maladie qui les empêche de voler. La graisse végétale est bonne, mais pas la graisse animale. Donc pas de beurre, pas de fromage. On tue les oiseaux en leur donnant à manger. Maman me dit que maintenant qu’on le sait, on va faire les choses bien. On emprunte les livres sur les oiseaux. Il va falloir étudier sérieusement. 

Pour revenir à la maison, nous prenons un autre chemin. Maman aime bien changer. Elle dit qu’elle suit son intuition. Ça doit être son ami imaginaire. Je n’ose pas lui dire que je ne le vois pas. Nous passons devant un jardin qui déborde de végétation sur la rue. Des chants d’oiseaux nous surprennent. On reste à les écouter en essayant de les voir. Quelque chose de gros bouge sous l’ombre lourde des arbres du jardin. Les oiseaux se sont tus. Ça s’approche d’un pas pesant, sur trois pattes. J’ai peur. L’ombre continue d’envelopper la chose qui s’avance en nous menaçant de sa patte la plus fine. Je disparais dans la robe à fleurs de Maman en serrant les livres contre moi. Elle ne bouge pas. Elle sourit. Je suis tétanisée. Une voix venue d’un autre monde finit de détruire le peu de courage qu’il me reste malgré le sifflet dans ma poche. 

— Foutez le camp d’ici !!! Mon jardin ne sera pas un cube !

Maman s’avance à la clôture, à portée de la patte furieuse. Je suis pétrifiée. La chose sort de l’ombre. C’est une vieille dame, sa patte est une canne. Elle tremble de colère. Elle nous fusille du regard. Maman la salue de la main.

— Bonjour Madame, excusez-nous de vous déranger. Ma fille, Jade, cherche à comprendre pourquoi il n’y a pas d’oiseaux dans notre jardin. Auriez-vous une idée ?

La vieille dame est surprise autant que moi.

— Vous êtes pas de ces tarés de la propreté cubique ? Alors nous avons un point commun. Je m’appelle Suzanne. Je ne sais pas pourquoi il n’y a pas d’oiseaux chez vous mais Jade peut venir deviner pourquoi il y en a ici. 

Je suis incapable de répondre. Maman pose une main sur mon épaule. 

— Jade est un peu timide. Peut-elle venir mercredi prochain avec son petit frère Léo ?
— Tant qu’elle ne veut pas couper les arbres, je ne suis pas contre un peu de compagnie.
— Parfait ! Ils viendront en début d’après-midi. Merci beaucoup.

Nous regardons Suzanne s’éloigner. Elle marche avec plus de légèreté. Maman se retourne vers moi. Je la fusille du regard. 

— Elle est blizzard la dame. Je ne l’aime pas. 
— Ma chérie, ne juge pas un livre à sa couverture. Regarde son jardin. Elle ne peut pas être une mauvaise personne. J’ai confiance en elle.
— D’accord Maman mais je suis obligée d’y aller avec Léo ? Il va courir partout. J’en veux pas des réponses à débilité.
— On dit « Responsabilités », Jade. Ton petit frère est content d’être avec toi, il n’est pas si terrible que ça. Il pourrait même te surprendre. 

Maman sourit. Je n’arriverai pas à la faire changer d’avis. Les oiseaux chantent. Le jardin ne ressemble pas au nôtre. Je suis curieuse de savoir comment Suzanne nourrit les oiseaux. J’ai juste le temps de lire les livres empruntés. 

Le mercredi arrive vite mais je n’ai rien trouvé de nouveau dans les livres. La maison de Suzanne est à deux pâtés de maisons de la nôtre. Léo promet d’être sage et Maman nous donne un chariot à roulettes. Dedans, les livres de la bibliothèque et une tarte faite maison, je ne veux pas y aller. Maman me rassure comme elle sait si bien le faire. Je finis par céder à la promesse de la tarte aux pommes et rhubarbe.

***

La maison de Suzanne est facile à trouver quand on suit les oiseaux. Je ne suis pas rassurée mais le contact du sifflet dans ma poche me donne le courage. J’ai trop chaud, Léo aussi. On marche d’une ombre de maison à une autre, manque de chance, les ombres sont minces à cette heure-ci. Nous arrivons enfin et nous n’avons plus rien à transpirer. Suzanne nous attend assise sur un vieux banc de pierre à l’entrée de sa maison. Sa blouse bleue, fleurie de blanc, se détache bien sur le vert sombre des plantes qui grimpent sur les murs de sa maison. C’est une maison basse dont le toit descend très bas sur de petites fenêtres à petits carreaux colorés. J’ai l’impression que la maison a été faite sur-mesure pour Suzanne. 

Les gens disent que son jardin n’est pas propre. C’est vrai que ça déborde de partout, les oiseaux n’aiment peut-être pas quand c’est rangé. Ils devraient aimer ma chambre, je le dirai à Maman et Papa. Suzanne nous invite à entrer sans dire un mot. Je laisse le chariot le long du banc de pierre. Je charge Léo de porter les livres et je me charge de la tarte. La porte s’ouvre sur l’obscurité. Nous entrons dans une fraîcheur bienfaisante. La vieille dame nous entraîne dans le salon. Une vieille table ronde trône au milieu, elle est couronnée de quatre chaises de paille et sur cette table, deux grands verres d’eau claire qui n’attendaient que nous. Elle nous invite à poser les livres et la tarte puis à nous occuper de notre soif. Nous ne nous faisons pas prier. L’eau est fraîche, je la sens qui glisse avec délice jusque dans mon ventre. Elle est fraîche mais pas froide, j’apprends que c’est de l’eau du puits. Ça existe encore ça ? Peu importe, je me suis habituée au manque de lumière dans la pièce. Le sol est couvert de carreaux rouge orangé, au mur, un lourd rideau rouge sombre et de chaque côté des meubles de bois clairs. Nous n’osons ni nous asseoir, ni parler. Il y a des bouquets de fleurs sur les meubles. Les murs crème sont couverts de photos en noir et blanc. Des monsieurs sérieux à la moustache rigolote et des madames dans des robes rigides. Suzanne nous regarde tous les deux. Elle a l’air aussi embêtée que nous, ça me rassure un peu.

— Asseyiez-vous les enfants. Jade, tu me présentes ton petit frère ?

Le petit frère en question ne me laisse pas le temps de répondre. 

— Je m’appelle Léo ! Il fait bon chez toi Madame. C’est qui les gens dans les photos ? Pourquoi il y a des fleurs partout chez toi ? C’est pour ça que ça sent bon ? Est-ce que tu vas nous manger ?

Je panique. Léo est tout sourire. La vieille dame est amusée. 

— En voilà un qui à la langue bien pendue. Bonjour Léo, je m’appelle Suzanne. Je ne vais pas vous manger alors qu’il y a une superbe tarte. Je vais chercher de quoi la déguster.

Suzanne revient de la cuisine avec un plateau chargé d’un pichet de thé glacé, d’assiettes à dessert et de fourchettes. On n’aime pas le thé avec Léo. Notre grimace n’échappe pas à la vieille dame. 

— Vous n’aimez pas le thé ? 
— Non madame !
— Léo, chut !
— Laisse le dire, Jade. Léo, ne change pas alors qu’est-ce qui vous ferez plaisir ?
— DU CHOCOLAT CHAUD !!!
— Léo !

Suzanne pouffe de rire.

— Par cette chaleur ? Quelle drôle d’idée alors deux chocolats chauds, deux !

Elle retourne à la cuisine et le bruit des casseroles se fait entendre. Léo attend sagement sur une chaise trop grande pour lui. Je me demande pourquoi il y a un tronc d’arbre à travers le plafond et pourquoi il est si bas. Nos plafonds sont hauts, lisses et blancs. Le parfum du chocolat arrive jusqu’à nous, très vite suivi par deux grandes tasses de chocolat fumant qu’elle dépose devant nous. Le parfum est incroyable, je pourrais rester comme ça juste à le sentir. Léo y risque les lèvres et s’y brûle un petit peu. Il faut souffler dessus. J’y goûte à mon tour. Le goût du chocolat me chavire et un autre goût vient danser avec lui. Suzanne dit que c’est sa recette secrète. Elle dit qu’il faut faire fondre des carrés de chocolat noir dans une casserole avec un peu d’eau. Quand le chocolat est fondu, elle ajoute un peu de sucre de canne puis il faut battre au fouet avec énergie pour faire entrer l’air dans le chocolat. Ensuite, il faut éteindre le feu puis ajouter un peu de lait froid en continuant de fouetter avec énergie. Il faut des bulles. Alors seulement, elle ajoute son ingrédient secret, de la cannelle. Ça en fait du travail pour une tasse mais sa gentille attention me fait fondre autant que son chocolat. Il va à ravir avec la grosse part de tarte devant nous. Elle sent si bon, autant que Suzanne et je me sens si bien que j’ose une question.

— Suzanne, tu as la frimatisation ? Il fait bon chez toi. 
— On peut dire ça. C’est une très vieille maison, plus vieille que moi. Les murs sont épais et sont faits de pierres. Les plantes qui grimpent dessus empêchent la chaleur d’entrer dans la maison. Les petites fenêtres sont aussi de la partie.
— On dirait une grotte !
— Léo !
— Il a raison. Grâce à cette maison, il fait frais dedans quand il fait chaud dehors et quand il fait froid dehors, il fait bon dedans. C’est magique. 

Décidément, c’est une drôle de vieille dame, je l’aime bien. C’est simple avec elle. Elle a l’air d’aimer la tarte de Maman. Nous nous concentrons nous aussi sur la dégustation de la tarte et du chocolat chaud. Léo vient de finir le sien et Il a des moustaches comme les monsieurs sur les photos. Ça n’a pas l’air de gêner Suzanne. D’autres adultes auraient déjà essuyé les moustaches en chocolat, mais pas Suzanne. Elle se lève, fait signe à Léo de la suivre puis écarte le lourd rideau rouge sombre. Un immense miroir agrandit aussitôt la pièce. Léo se découvre moustachu et fait l’imbécile devant son reflet. Suzanne nous montre une poignée de porte toute ronde sur le côté du miroir. Léo me regarde dans le reflet sans comprendre. Je reste un moment avant de comprendre moi-même. 

— Le jardin ! C’est le jardin, Léo ! Allons-y.

***

Je tourne la poignée, mon reflet semble aussi ravi que moi. Je lui fais un clin d’œil et j’ouvre grande la porte. Je suis aveuglée par une lumière vive. Je recule dans l’ombre de la maison. Tout est blanc. J’entends Léo partir à l’assaut du jardin en courant. Je commence à voir de nouveau petit à petit. La porte ouverte, le rideau rouge sombre, les murs crème, les bouquets de fleurs. Dans l’embrasure, je découvre des couleurs chaudes qui jouent à la caresse de l’ombre de l’arbre tout proche. Des milliers de parfums me submergent. Ça bourdonne, ça pépille, ça trille, ça grillonne dans tous les sens. Du coin de l’œil, j’aperçois un short rouge qui arrive à toute vitesse. C’est Léo qui revient en pleurs, à toutes jambes.

— J’ai mal ! Ça pique ! Ça brûle ! sanglote-t-il.

Il se laisse tombé sur les fesses dans l’allée et se frotte avec énergie une cuisse devenue toute rouge. Je deviens toute blanche, j’aurais dû le retenir. Il m’avait promis d’être sage pourtant. Qu’est-ce qu’il a ? Une piqûre ? Une allergie ? Une morsure ? Il est empoisonné ? Qu’est-ce que je dois faire ? Un médecin ? L’hôpital ? L’armée ? Maman ??? Maman va me tuer !!! Je sers Léo dans mes bras ne sachant pas quoi faire d’autre. Je pleure avec lui en maudissant ce méchant jardin. Il est sale, les gens ont raison. Je croise le regard de la vieille dame qui s’approche lentement. Elle sourit de notre malheur. Léo avait raison, elle va nous manger. Elle tire derrière elle une espèce de tabouret. Elle le pose et s’assoit doucement. Elle savoure nos larmes, je le sais. Sa bouche s’ouvre sur des dents manquantes.

— Dis-donc, Léo, t’aurais-t’y pas été au fond du jardin derrière la mare ?

Il hoche la tête entre deux sanglots. Je dois trouver un moyen de nous échapper. Il a dû voir quelque chose qu’il n’aurait pas dû. La vieille se redresse sur son tabouret en serrant sa canne.

— Tu as fait connaissance avec les orties mon petit Léo.
— Elles sont méchantes !!!
— Oh que non. Elles se défendent. Bon, occupons-nous déjà de te soulager. Tu vois la plante devant toi, toute raplatie avec des feuilles comme des grandes cuillères ?Prends-lui une ou deux feuilles et frotte contre ta cuisse.

Voilà que la vieille veut assaisonner Léo. Dès qu’elle va chercher le sel et le poivre, nous en profiterons pour nous échapper. La porte-miroir est restée ouverte. La cuisine est du côté gauche du salon, la sortie du côté droit. Ça peut marcher, ça va marcher. Je sers le sifflet dans ma poche, elle ne peut pas courir vite sur trois pattes. 

— Alors ça va mieux gamin ? 

Léo se frotte la cuisse avec une deuxième feuille. Il ne pleure plus. Sa cuisse est encore rouge, mais il dit que ça ne brûle plus. La vieille est une sorcière. Je m’interpose entre elle et Léo.

— Vous nous mangerez pas ! Que faites-vous à Léo ?
— Je n’ai plus faim ma petite Jade. dit-elle, amusée. La tarte était délicieuse. Ton petit frère s’est approché trop près des orties. À cette période de l’année, elles piquent très fort si tu viens les embêter. La feuille de plantain calme la douleur.
— ah bon … mais pourquoi vous gardez des orties dans votre jardin si elles piquent ?
— Elles ne piquent que pour se défendre et puis elles m’aident beaucoup au jardin. Elles sont comestibles aussi, j’en fais des soupes délicieuses. 
— Mais elles sont méchantes ! Heureusement que le plantain est gentil.
— Oooh ma petite Jade, dans la Nature, il n’y a ni gentil ni méchant. Le plantain n’existe pas pour nous soulager des piqûres d’orties. Rien de la Nature n’existe pour nous servir. 
— Il a soigné Léo pourtant.
— Oui, parce que dans sa sève, il y a quelque chose qui calme. Les oseilles sauvages le font aussi. Pourtant, c’est un heureux hasard car c’est pour se défendre d’autres choses, pas pour nous soigner. Regarde ce plantain, nous lui avons pris deux feuilles et l’instant d’avant, tu lui marchais dessus et qu’y a-t-il gagné ?
— Rien, je … je suis désolée.

Suzanne me regarde pensive. Je la regarde en retour. Léo ne sait plus qui regarder. Elle se lève.

— Ne le sois pas ! Tu ne savais pas, voilà tout … Au fait, tu n’avais pas des questions sur les oiseaux ?
— Les oiseaux ? … Ah oui les oiseaux, que mangent-ils ?
— Ils mangent des insectes et des graines.

Maman avait vu juste encore une fois. Il faudra que je lui demande de me présenter son intuition. Léo recommence à avoir la bougeotte. Je ne vois ni graines, ni insectes, j’entends les oiseaux pourtant. Suzanne semble s’amuser.  

— Suivez-moi les enfants. Je vais vous montrer mes trésors. 

Suzanne n’est pas une sorcière. Elle est une pirate ! À nous les trésors, les ducats, les coffres. Maman ne me croira jamais. Léo s’arrête brusquement devant des petites plantes devant la mare. Inquiet, il regarde Suzanne.

— Ce ne sont pas des orties, Léo. Ce sont des lamiers. Tu as un bon œil, ils se ressemblent beaucoup. Si tu regardes un peu plus vers la grosse pierre blanche, tu peux voir une autre plante de la famille des lamiers. 
— Celle-là ?
— Oui, celle-ci, elle ne pique pas. Tu en cueilles quelques jeunes feuilles et tu nous les apportes, s’il te plaît.

Léo reste méfiant, son premier contact avec l’ortie est un souvenir encore cuisant. Il touche avec prudence la feuille. Je n’aurais jamais cru que Léo puisse être si attentif et courageux. Je devrai raconter ça à Maman. Léo a déposé les feuilles dans la main de la dame pirate. Elle en saisit une et la met dans sa bouche puis nous tend les autres. Elle veut nous empoisonner, c’est sûr. 

— Goûtez ! Mâchez bien et gardez-la en bouche.

Le temps que je réagisse et Léo avait déjà une feuille en bouche. Je retire ce que j’ai dit tout à l’heure. Il n’est pas courageux. Il est inconscient. Sa mine réjouie m’invite pourtant à faire de même. Je finis, moi aussi, avec une feuille en bouche. Je mâche avec prudence et une impression de fraîcheur m’emporte. Je dois avoir l’air surprise, car Suzanne me demande si je vais bien.

— Mais c’est trop bon !!!! C’est quoi ? C’est quoi ?? C’est quoi ??? 
— C’est de la menthe verte.
— Comme le sirop ?
— C’est avec elle qu’on fait le sirop, mais je préfère la déguster fraîche. À côté, il y a de la menthe poivrée, mais je ne suis pas sûre que tu apprécieras le goût. 

Je n’en reviens pas. C’est quoi ce jardin ? Suzanne continue sa marche et Léo se concentre à marcher à la même vitesse qu’elle. Je les rattrape vite, le goût de menthe m’enchante encore. Ils se sont arrêtés devant des menthes gigantesques. Je me demande quel goût ça a. Je tend une main pour m’en saisir aussitôt arrêtée par une vieille main veinée aux doigts râpeux.

— Je crois bien que ça va être un peu trop piquant pour toi petite Jade. Tu devrais demander à Léo ce qu’il en pense.

À ces mots, Léo passe une main sur sa cuisse encore rouge. Ce sont les orties. 

***

Suzanne sort un nouveau tabouret de nulle part et s’assoit. Elle me voit étonnée. Léo essaie de tenir en respect les orties avec une prise de Karaté.

— J’ai de quoi m’asseoir à peu près partout dans le jardin. Mes jambes ne me portent plus si bien et je me fatigue vite. 

Suzanne est très proche des orties. Elle n’a pas peur d’être piquée. Je lui fais remarquer. Elle me fait un clin d’œil. Elle prend à pleine main une ortie à sa base et remonte jusqu’à son sommet. Je suis pétrifiée. C’est vraiment une sorcière. Léo part en courant et revient avec des feuilles de plantain qu’il tend à une Suzanne qui semble vraiment s’amuser.

— Merci Léo, mais je n’en aurai pas besoin. L’ortie nous pique quand on l’attaque ou quand on la surprend. Si tu ne lui veux pas de mal, elle ne te piquera pas.

Je la crois sur parole, mais je n’y toucherai pas. Léo non plus. Même l’inconscience a ses limites. 

— Mais Suzanne, tu nous as dit que tu mangeais de l’ortie alors quand tu lui prends des feuilles, tu l’attaques. Tu dois te faire piquer, non ? 
— Quand je les cueille, je porte des gants et quand elles sont cuites, elles ne piquent plus. 

Je suis absorbée dans mes pensées à comprendre toutes ces nouvelles informations. La pirate-sorcière-cuisinière tend sa canne subitement. Elle me fait sursauter. Léo éclate de rire devant ma frayeur. Je regarde Suzanne sans comprendre. 

— Au bout de la canne, petite Jade. Au bout de ma canne, un de mes trésors vient te saluer. 

Je ne vois rien. Aucun coffre ne vient me saluer. Je ne veux pas faire de peine à Suzanne. Léo se tient les côtes tellement  il rit. Je regarde l’ortie de plus près et je découvre un petit stylo qui se tortille. Il est tout noir avec des piquants. Je le regarde de plus près, il a aussi des points blancs. Il mange une feuille d’ortie. 

— C’est une chenille du paon-du-jour. Il deviendra un papillon aux ailes rouge magnifiques. Si tu regardes un peu plus haut sur cette tige d’ortie, tu vas voir plein de petits points verts avec des antennes. Ce sont des pucerons. Ils se nourrissent de la sève de l’ortie et ils rejettent du miellat. Tu devrais aussi voir des fourmis qui les tapotent de leurs antennes. Les fourmis adorent le miellat alors elles le demandent de cette façon.
— Elles sont comme des bergers. dis-je impressionnée.
— Si tu prends cette image alors tu devrais apercevoir le loup. Je le vois d’ici. Il est rouge à point noir et cuirassé. 
— C’est une coccinelle ! Ce n’est pas un loup.
— Regarde bien. Les fourmis vont essayer de protéger les pucerons. Mais la coccinelle est un char d’assaut. Rien qui fait sa taille ne peut l’arrêter. 
— C’est horrible !
— Je ne suis pas certaine que l’ortie soit de ton avis.
— Aaaaah ! C’est trop compliqué.

Léo est allongé sur le dos, les mains sur le ventre. Un sourire bête à la bouche, il a enfin fini de rire. Il déguste le reste de sa moustache en chocolat. L’après-midi est passé en un éclair, j’ai encore mille questions à poser, je ne sais toujours pas comment elle fait pour nourrir les oiseaux et pourquoi il y en a autant chez elle. Elle se relève du tabouret qui a déjà disparu. Je suis sûre que c’est une sorcière. Elle se dirige vers la maison, nous la suivons. Nous passons à côté de tournesols qui sont attaqués par des plantes grimpantes. Papa dirait que c’est un joyeux foutoir. Nous repassons la porte au miroir. le rideau rouge le fait disparaître aussitôt et le salon redevient petit. Je reprends les livres, mais j’ai du mal à partir. Léo, lui, commence à être fatigué. Suzanne dépose une grande assiette à l’envers sur le plat à tarte et commence à emballer le tout dans un joli tissu fleuri. Je l’arrête. Je lui dis que Maman a fait la tarte pour elle alors si j’en ramenai, je me ferai disputer. Elle croise les bras, se frotte le menton, pensive. Elle comprend parfaitement. Elle se retourne d’un coup et farfouille dans un de ses meubles au bois clair. Elle en sort un bocal rempli de pastilles blanches de forme optopénale. Léo n’a même plus la force de réagir à l’apparition des bonbons. Elle nous en donne un chacun. Suzanne nous regarde satisfaite.

— Tu peux revenir samedi, si tu veux. Laissez fondre cette pastille sous votre langue, elle vous aidera sur le chemin du retour. Remerciez votre maman pour cette superbe tarte. Foi de sorcière ! 

J’en étais sûre. C’est vraiment une sorcière, mais une gentille sorcière. Nous sortons de la maison. La chaleur nous écrase d’un coup, Suzanne nous fait signe de prendre la pastille. Nous nous exécutons. Une fraîcheur emplît ma bouche, c’est de la menthe. Je récupère le chariot et nous disons au revoir. Elle disparaît déjà dans l’ombre de sa maison. Il faut rentrer, Maman nous attend.

***

C’est Papa qui nous accueille. Il est train de ranger le garage. Chaque chose à sa place et chaque place à sa chose, Papa aime quand c’est propre. Il voit que nous sommes fatigués. Nous rangeons le chariot dans le garage, nous reprenons les livres puis nous entrons dans la maison. Papa nous passe un linge humide sur le visage pour nous rafraîchir, ça va mieux. 

— Il fait meilleur chez Suzanne. dit Léo qui s’assoit à même le carrelage frais de la cuisine. Où est Maman ?
— Elle est partie régler des choses à son travail. Elle va rentrer tard, mais je suis là. 

Léo, satisfait de cette réponse, part retrouver ses jouets. Je suis seule avec Papa.

— Ta mère m’avait dit que vous alliez chez cette dame aujourd’hui. C’est bien la vieille dame avec le jardin en désordre ?
— Il est pas en désordre son jardin. 
— Bien sûr que si il l’est. Ça déborde même sur les trottoirs, ce qui oblige les gens à descendre sur la rue. C’est dangereux, tu sais.
— Il est pas en désordre son jardin. Il est incroyable ! C’est toi qu’est en désordre !!
— Jade, je ne te permets pas. Fais attention sinon !
— Sinon quoi ? Tu vas me ranger moi aussi ? T’es trop nul !!

Je cours m’enfermer dans ma chambre sans attendre la suite. Il ne connaît pas Suzanne. Il n’a pas le droit de parler comme ça. C’est une gentille sorcière qui est juste un peu seule. Il vient toquer plusieurs fois à ma porte. Je ne réponds pas. Maman va revenir bientôt.

***

Il fait presque nuit. J’entends une voiture s’arrêter devant la maison. Une portière se ferme. Des pas remontent l’allée, ce sont les pas de Maman. À la course que j’entends derrière ma porte, Léo les a reconnus aussi. Il doit déjà être dans ses jupons. J’ouvre la porte de ma chambre. Je manque de m’étaler sur un plateau posé par terre. Dessus, une part de gâteau au chocolat, un verre d’eau et un mot. 

Je te demande pardon Jade. 
Je t’aime. Papa    

J’arrive dans le salon. Papa arrache Léo de Maman qui a l’air épuisée. Décidément, cette chaleur fatigue tout le monde. Ce soir, on mange sans appétit. Je ne regarde pas Papa. On débarrasse sans énergie. On s’endort sans envie. La nuit est chaude. Je rêve d’être le capitaine d’un jardin sur un bateau pirate et que nous sommes poursuivis par des cubes armés de ciseaux. Suzanne leur balance des tabourets à une vitesse folle. Papa essaie de les ranger en criant que c’est le désordre. Léo entraîne les orties au Karaté et Maman boit un chocolat chaud à la menthe pendant qu’elle discute avec son amie l’intuition.

Je me réveille avec difficulté et je me traîne jusqu’à la cuisine. Papa est déjà parti au travail, Maman est devant son thé au citron, un livre à la main. Elle arbore sa coiffure du matin comme elle dit. Elle a l’air un peu reposée.

— Tu as bien dormi Maman ?
— J’ai eu trop chaud mais j’ai fini par m’endormir et toi ?
— J’ai fait des rêves blizzards.
— Ça devait être rafraîchissant. plaisante-elle.

Je n’ai pas compris sa phrase, mais à la voir sourire, ça doit être drôle. Elle pose sa tasse et son livre. 

— Jade, tu as quelque chose à me dire à propos de ton père ?
— Papa a été injuste avec Suzanne alors je me suis mise en colère. 
— Il ne le pensait pas ma puce. On est tous énervés avec cette chaleur.
— Oui Maman. Je vais lui demander pardon.
— D’accord, ça t’a plu chez Suzanne ?
— Oh oui ! C’était incroyable. On est entré dans une crotte puis on a traversé un miroir. Ensuite, Léo s’est battu contre des orties géantes. Et puis on a mangé du sirop de menthe en forme de feuille et puis on a vu des stylos noirs manger les orties géantes. Suzanne a dit que ta tarte est super bonne !
— Ça devait être super. Tu n’as pas croisé de lapin blanc ? Et que mangent les oiseaux chez Suzanne ?
— Non pas de lapin blanc, dis-je surprise. et les oiseaux mangent des insectes et des graines, comme tu as dit, mais je n’ai pas vu comment elle fait. Elle veut bien que je revienne samedi. T’es d’accord Maman ?
— Oui, mais Léo ne pourra pas venir avec toi. Tu pourras y aller seule ?
— Léo peut pas venir ? Mais il doit entraîner les orties au Karaté. 
— Une autre fois ma puce. Prépare-toi pour l’école. Tu vas être en retard.

Sur le chemin de l’école, je ne vois plus que des maisons cubes avec des jardins cubes et des gens cubes qui montent dans leurs voitures cubes. C’est facile à ranger, mais tout est pareil. Les jardins, les allées, les clôtures, même les fontaines. Tout est pareil. J’ai hâte d’être à samedi.

***

Suzanne m’attend sur son banc de pierre dans une jolie robe jaune pâle à fleurs rouge. Il fait très chaud encore, j’apprécie mon chapeau de paille et j’ai oublié mon sifflet. Suzanne me voit et se lève pour m’accueillir. Je m’étonne de ne pas voir le banc de pierre disparaître. Elle s’étonne de ne pas voir Léo. Elle m’invite à entrer. Le salon est le même que la dernière fois. Le rideau rouge, les murs crème, les cadres, les meubles de bois clair, la table ronde, les bouquets de fleurs. Suzanne est dans la cuisine. Je me sens toute petite sans Léo. Elle revient avec une bouteille en verre blanc avec des plantes dedans. Je reconnais des tiges de menthe avec leurs feuilles. Je lui dis. Elle semble impressionnée et me félicite. Elle sort deux verres de l’un des meubles et nous sert. Je goûte et c’est délicieux. 

— C’est de l’eau de menthe. Vous aviez l’air d’avoir aimé mercredi dernier et comme vous n’aimez pas le thé, je me suis dit que ce serait une bonne idée. J’en ai fait plusieurs bouteilles. Tu en rapporteras une pour ta maman et Léo.
— Pour de vrai ? Je peux ?
— Bien sûr. Ça me fait plaisir. Et si nous revenions à nos moutons ?
— Comment tu fais pour avoir autant d’oiseaux ?
— Ils ne m’appartiennent pas. Je les accueille et ils veulent bien venir. dit-elle d’un air mystérieux. Tu devrais m’accompagner dans le jardin. Nous n’avons pratiquement rien vu la dernière fois. 

Je bois d’un trait le restant de l’eau de menthe. Suzanne lève le lourd rideau rouge. Le miroir apparaît. Le salon s’agrandit. Je tourne la poignée et, cette fois je ferme les yeux pour ne pas être éblouie. Une chaleur agréable nous embrasse. C’est comme si nous étions dans un autre monde.

— Dis, pourquoi il fait si chaud dans la rue et si bon chez toi même dans ton jardin ?
— Vois-tu le moindre brin d’herbe dans la rue ?
— Je n’ai pas fait attention.
— Tout est recouvert de pierre ou de bitume. Quand il pleut, toute l’eau s’en va dans les caniveaux. Quand le soleil chauffe, les pierres ne peuvent pas se refroidir. Alors que dans ce jardin, le sol est recouvert de plantes. Quand il pleut, l’eau s’infiltre et reste dans le sol. Quand il fait trop chaud, les plantes transpirent cette eau. En plus, l’ombre des arbres baisse aussi la température. C’est comme si il y avait un mini climat ici.

Suzanne regarde le jardin avec fierté comme un vieil ami. 

— Et pour les graines et les insectes ? Comment fais-tu ?
— C’est plutôt ce que je ne fais pas.
— Je comprends pas.
— Parce que tu ne le vois pas encore. Viens avec moi.

Suzanne marche lentement. J’ai l’impression qu’elle s’appuie un peu plus sur sa canne que mercredi dernier. Nous nous dirigeons une nouvelle fois vers le fond du jardin, du côté des orties. On passe devant les lamiers et les menthes, j’en prends deux feuilles, une pour Suzanne et une pour moi. Elle s’appuie sur mon épaule, je ralentis mon pas. Je me cale sur le sien. Je ne sais pas quoi faire d’autre pour l’aider sans montrer mon inquiétude. Je sens sa main quitter mon épaule.

— Nous sommes arrivées ma chérie. Tu vois cet arbre ?

Aucun tabouret n’est apparu. J’en aperçois un qui dépasse derrière les orties, je le saisis. Une ortie me touche la main et elle ne me pique pas. Je ne le remarque pas. 

— Ça va Suzanne ? Tiens, ton tabouret. Tu veux un verre d’eau de menthe ? 
— Je veux bien. Pendant que tu y es, le long de la clôture, tu verras un petit arbre derrière les tournesols. C’est un saule. Ramène-moi un rameau s’il te plaît.

Je confie Suzanne à mon chapeau de paille. Je me précipite jusqu’au salon. Attrape la bouteille et un verre. Ressors en trombe jusqu’aux tournesols. Casse un rameau de saule. Repars à toute jambe. Suzanne est toute petite sur son tabouret. Elle se tient à deux mains sur sa canne qui ne semble plus être assez solide. Elle essaie de me sourire, mais je vois bien qu’elle va mal. Je lui sers le verre d’eau à la menthe et je lui donne le rameau. Elle boit puis sort un petit couteau de poche. Elle commence à retirer l’écorce du rameau puis elle prélève une fine couche juste derrière, avec délicatesse. Elle me voit perdue.

— Tu vois ma petite Jade, le saule est une plante miraculeuse. Dans cette partie derrière l’écorce, le saule fabrique et garde une substance qui le protège de ses agresseurs. Cette même substance a des effets remarquables sur le corps humain. Elle s’appelle l’acide salicylique. Ça vient de son nom latin Salix. C’est l’ancêtre de l’aspirine et ça soulage des rhumatismes. J’ai juste à mâcher doucement. Par contre, il ne faut pas en prendre beaucoup sinon ça devient un poison.
— Comment tu sais tout ça ?
— Je crois que je suis un petit peu curieuse.
— On m’a dit que c’est un vilain défaut.
— Comprendre le monde qui nous entoure, comment est-ce que cela peut être un défaut ?

Elle marque un point. Nous sommes à l’ombre de l’arbre du fond du jardin. Suzanne me dit que c’est un tilleul à feuilles de coeur. Elle me demande de fermer les yeux et de me concentrer sur les odeurs. Elles sont agréables et j’entends bourdonner dans tous les sens. Suzanne me fait rouvrir les yeux et me montre de drôles de feuilles bien plus claires que les autres. Elles n’ont pas la forme de coeur.

— Ce sont les fleurs du tilleul. Vois-tu les insectes ? Ils butinent. Les fleurs les attirent avec l’odeur et du nectar. En même temps, elles les chargent de pollen jusqu’à la prochaine fleur. Le pollen, c’est ce qui permet à la fleur de se transformer en fruit, en graine. Les insectes sont très importants pour les plantes à fleurs. D’autres plantes préfèrent le vent, mais c’est bien moins précis.

Suzanne se lève, elle a l’air d’aller mieux. Je mets mon épaule à portée de sa main au cas où. Nous reculons pour voir l’arbre en entier. Qu’est-ce qu’il est grand, il est gigantesque. Il enfonce ses racines avec puissance dans le sol. L’arbre dans notre jardin est bien plus petit. Suzanne me dit que c’est peut-être parce qu’on ne le laisse pas pousser. C’est dommage parce que les fleurs poussent sur le bois de l’année ou de l’année d’avant. Je ne savais pas. Suzanne me dit de regarder le sommet de l’arbre. Je vois plein d’oiseaux tourner autour. 

— Que font-ils ? Ils font la course ?
— Ce sont des hirondelles et des martinets. Ils attrapent les insectes en plein vol.
— Mais et le pollen des fleurs ?
— Elles n’attrapent que les imprudentes. 
— Et comment tu fais la différence entre les hirondelles et les martinets ?
— Les ailes du martinet font comme un arc tandis que celles de l’hirondelle font un triangle. 
— Dis, t’étais une bibliothèque quand tu travaillais ? Moi, je connais le thésaurus et ce n’est pas un dinosaure ! 
— Moi non plus ! Jade, si tu veux que les oiseaux viennent chez toi, il faut laisser venir les insectes. Si tu veux laisser venir les insectes, il faut laisser pousser les plantes. Vois-tu une tondeuse ici ?
— … non.
— Parce qu’il n’y en a pas. Je fais une fauche tardive en mars parce que certains insectes hibernent dans les tiges creuses debout des plantes. Je ne prélève que ce dont j’ai besoin et je n’utilise aucun pesticide.
— Aucun paticide
— Aucun. Il va être temps de rentrer Jade, mais avant ça, suis-moi jusqu’à la serre.

Nous retournons vers la maison. À mesure que nous avançons, une drôle de cabane, toute de verre vêtue commence à apparaître. Suzanne semble se diriger vers cet endroit. Comment ai-je fait pour ne pas la voir la dernière fois ? Elle est de couleur verte et rouille. Des arabesques viennent souligner les lignes délicates de cette drôle de cabane. Plus nous nous approchons et plus il y a des pots de terre au sol. Certains intacts et d’autres brisés. Certains vides et d’autres remplis d’une plante. Nous passons le seuil, il y a des outils partout et des toiles d’araignée encore plus. Je n’aurai pas osé m’y aventurer toute seule, mais avec Suzanne, ça va. Elle me dit que c’est sa pouponnière. C’est là qu’elle fait grandir les futures plantes de son jardin. Elle se dirige vers un pot d’où dépasse une grande plante, presque aussi grande qu’elle. Elle me la montre.

— Je te présente Sorbier des oiseleurs. On l’appelle comme ça, car ses fruits sont très appréciés des oiseaux. Et tu vois, je suis bien embêtée, car je n’ai plus de place dans mon jardin pour le planter. Est-ce que tu connaîtrais quelqu’un qui a un jardin et qui voudrait bien l’adopter ? Ça me rendrait un énorme service.
— On a un jardin nous ! 
— Quel heureux hasard ma petite Jade, crois-tu pouvoir t’en occuper ? Il faudra le planter à l’automne quand les feuilles commencent à tomber, mais quand le sol n’est pas encore gelé. D’ici là, il faudra en prendre soin. Tu peux le planter avec son pot, ça lui gardera de l’humidité et à l’automne, tu lui enlèveras pour le planter pour de bon.
— Je ne vais pas y arriver. 
— Alors tu recommenceras, voilà tout. Voici également des graines. Tu les sèmeras à l’automne aussi. Au printemps, elles feront des plantes que les insectes aiment beaucoup.
— Des orties ???
— Oh non, le sol de ton jardin doit être bien trop pauvre pour accueillir des orties. Elles sont exigeantes. Elles aiment les terrains riches. Pour en revenir à nos graines, sème-les à un endroit où la tondeuse ne passe pas et pendant que tu y es, ne taillez plus l’arbre chez vous. 

Nous parlons encore de mille et une choses, mais, même si Suzanne va mieux, je sens bien qu’elle est fatiguée. Je lui dis que je vais devoir rentrer à la maison. Elle me donne le plat à tarte vide et propre. Me voilà chargée, un plat d’un côté et le sorbier des oiseleurs de l’autre. J’oublie la bouteille d’eau de menthe et mon chapeau de paille. Il veillera sur Suzanne. 

***

De retour à la maison, je retrouve Maman. Papa et Léo ne sont pas là, me dit-elle, ils ont des choses importantes à faire. Il doit y avoir des choses à ranger même un samedi, je suppose. Je raconte mon après-midi chez Suzanne et comment elle avait l’air fatiguée. Maman me dit qu’elle ira la voir lundi, ça me rassure un peu. Je lui présente Sorbier des oiseleurs. Je lui dis qu’il fait des bonbons pour les oiseaux, comme ça, les oiseaux transportent ses graines, mais avant ça, il faut que les insectes transportent son pollen alors il fait de jolies fleurs et du nectar pour les attirer. Maman s’étonne de tout mon savoir.

— Tu es devenue experte grâce aux livres ?
— Non, j’ai observé un peu et écouter beaucoup Suzanne. 
— C’est un jeune arbre magnifique. Où le planteras-tu ?
— Je ne sais pas et je pense qu’il faudrait qu’on décide tous ensemble de son endroit. Suzanne m’a dit de le planter pour de bon à l’automne. Elle m’a donné des graines aussi. 
— Très bonne idée. 

À ce moment, un Léo étrange déboule dans le salon, sur son nez une paire de lunettes de vue et une fierté sur son visage. Papa le suit, nous nous croisons du regard. Il me sourit gêné, je lui rends son sourire. On sait qu’on a été bête tous les deux. On sait aussi qu’un câlin guérit de tout. On ne se fait pas prier. Puis je leur dis qu’il faut interdire les pâtissiers. Ils ne comprennent pas alors je leur dit que c’est eux qui fabriquent les paticides et que ça tue tout. 

— On dit pesticide, Jade. me dit Papa.
— C’est ce que j’ai dit !

Il fronce les sourcils, je m’apprête à répondre. 

— C’est ce que tu as presque dit ma puce. me dit-il en me faisant un clin d’oeil. 
— D’accord, j’accroche peut-être un peu les mots mais j’en fais pas exprès. 
— Tu ne serais pas Jade sinon et ce serait bien dommage. 

Maman et Léo inspectent monsieur Sorbier, Papa les rejoint. Il ne le connaît pas alors je me fais un devoir de lui raconter tout ce que Suzanne m’a appris et que les oiseaux ne viennent pas ici parce qu’ils n’aiment pas les cubes bien rangés. Il a l’air impressionné. Il me dit que j’ai grandi. Je lui dis que mes chaussures sont à ma taille. Il me promet de moins passer la tondeuse et de garder des zones sans tondre du tout. Il est temps de mettre en pratique ce que j’ai appris. L’herbe a poussé. Elle a fleuri. D’abord une galaxie de fleurs de pissenlit, puis des pâquerettes, des marguerites et même une grande Alchemille. Maman peut faire des bouquets comme quand elle était petite. Papa s’est offert des livres pour reconnaître les plantes et les insectes. Je crois qu’il s’énerve moins qu’avant. Maman, Papa et Léo sont heureux. Je me sens soutenue même si les voisins commencent à trouver notre jardin pas propre. On a passé l’été dans le jardin. L’automne nous a surpris. 

***

C’est le moment de planter monsieur Sorbier, il doit se sentir à l’étroit dans son pot. Papa a fait des recherches, un sorbier peut mesurer jusqu’à 15 mètres de haut pour 7 mètres de large, mais il faudra des années pour atteindre cette taille. Il grandira avec nous. Maman fait de drôle de signes un peu plus loin dans le jardin. Elle tend un bras puis l’étire vers le haut jusqu’à redescendre de l’autre côté. Léo, qui est dans son dos, fait comme elle. Ils ont l’air de s’amuser. On décide de s’approcher avec Papa et de faire comme eux. Maman se retourne, elle nous surprend à refaire son geste. Elle fait une attaque de chatouilles à Léo pendant que nous battons en retraite avec Papa jusqu’à la terrasse où nous nous asseyons. Elle arrive d’un pas décidé, laissant un Léo dans l’herbe haute qui n’en pouvait plus de rire.

— Vous n’avez pas honte de me singer ? Vous n’y échapperez pas !

Elle a du mal à dissimuler son sourire derrière ses sourcils froncés. Papa l’arrête d’une main tendue qu’elle saisit avec tendresse.

— Mais enfin que faisais-tu ?
— Je regardais la course du soleil pour que Monsieur Sorbier nous apporte de l’ombre sur la maison l’été et laisse passer le soleil d’hiver. 
— Comment tu peux faire ça Maman ?
— Le soleil se lève à l’Est et se couche à l’Ouest. Cet après-midi, il est à l’ouest. Donc, si j’ai le soleil à ma gauche, alors le Nord est devant moi. Donc le Sud est derrière. L’été, le soleil est très haut dans le ciel. L’hiver il est beaucoup plus bas, mais il va toujours du sud-est au sud-ouest. Nous, on veut le soleil du matin, mais pas celui de l’après-midi donc je propose qu’on place monsieur Sorbier de ce côté-ci.

Maman trace une ligne imaginaire de son bras au milieu du jardin et montre le côté droit. Papa semble d’accord avec cette logique implacable. De son côté, il sort un disque noir, demande à Léo de tenir le bout métallique qui en dépasse et de courir jusqu’à ce que Papa siffle. Léo part en trombe, une longue bande jaune et blanche se déroule à toute vitesse. Un sifflement puissant me vrille les oreilles. Léo s’arrête aussitôt. Papa lui dit de laisser par terre le long ruban et de revenir. Il y a des traits sur ce ruban et des nombres. Je devine un 18 au bord du disque noir posé à terre. Papa ramène une drôle de pelle du garage et une bâche. Il attrape monsieur Sorbier et le dépose à côté du nombre 10. Il se frotte les mains, puis récupère la drôle de pelle qui s’appelle une bêche. Il mouille le bout de son index et le tend en l’air. Il lève un sourcil puis nous regarde.

— En prenant en compte l’épaisseur du vent et la courbe des lunettes de Léo, je suis en mesure de dire que c’est ici que nous devrions planter monsieur Sorbier. 

Je suis impressionnée, Maman applaudit, Léo regarde avec curiosité ses lunettes. Papa écarte le ruban et commence à faire un énorme cercle dans la pelouse autour du pot puis déplace monsieur Sorbier. Ensuite, il fait des carrés dans l’herbe puis il passe la bêche sous l’herbe qui se détache facilement. Il dépose le premier carré sur la bâche étendue avec précaution puis recommence jusqu’au dernier carré d’herbe dans le cercle. Je me surprends à le regarder faire, hypnotisée.

— Pourquoi fais-tu un si grand trou, Papa ?
— Je me suis renseigné auprès de spécialistes et un arbre reprend plus facilement si nous faisons un trou égal à trois fois le diamètre de son pot. De cette façon, les racines pousseront plus facilement. Il faut aussi creuser jusqu’à hauteur de mon genou au moins. 
— Ça en fait du travail. 
— Tu as fait le plus dur Jade, c’est à mon tour. 

Le trou est fait, parfaitement rond. Les parois sont lisses et brillantes, la terre est un peu rouge. Papa me dit que c’est parce qu’il y a du fer dans la terre et qu’il rouille au contact de l’air. Les plantes aiment le fer, c’est une bonne nouvelle. Je le vois partir jusqu’au garage et revenir avec un énorme sac, deux bâtons et un gros marteau. Il le vide au fond du trou. Ce sont des feuilles, une piscine de feuilles, je saute dedans. Ça crisse sous me pas, j’adore cette sensation, Papa me rejoint la bêche à la main et commence à casser le beau lissé des parois. J’essaie de l’arrêter. Il me dit que c’est pour permettre aux racines de continuer leur chemin. Les racines vont si loin que ça ? Il me dit que s’il ne fait pas ça, les racines vont tourner dans le trou et finir par s’étouffer. Pendant que j’en suis à réfléchir à tout ça, il commence à recouvrir de terre les feuilles au fond du trou. Il me dit que c’est pour nourrir les bactéries… Mon père est fou… le voilà qu’il fait un volcan au milieu du trou. Il sort monsieur Sorbier de son pot, lui fait un massage de racines puis le pose sur le sommet du volcan. Il me demande de le tenir. Il sort du trou, recule les mains sur les hanches, se penche à droite puis à gauche, dodeline de la tête puis revient. 

— Il va être très bien ici.

Il saute à nouveau dans le trou avec les deux bâtons et le gros marteau. Il en place un à côté de l’arbre, me demande d’enlever monsieur Sorbier puis commence à enfoncer le premier bâton. Il s’écarte un peu et puis enfonce le second. Ce sont des tuteurs, ça va tenir l’arbre le temps qu’il fasse assez de racines pour tenir tout seul. Ça prend 3 ans me dit Papa. Il me demande de remettre l’arbre. Il me dit qu’il faut faire attention au collet. Cette partie entre les racines et le tronc doit être au niveau du sol. Je tiens toujours monsieur Sorbier, il a l’air content d’être sorti de son pot. Papa rebouche le trou, j’ai l’impression qu’il veut me planter aussi. Il me demande de marcher sur la terre pour la tasser. Nous faisons un collier à monsieur Sorbier et aux tuteurs puis nous arrosons longtemps pour plomber, comme dit Papa et enfin nous remettons les carrés d’herbe. C’est comme s’il avait toujours été là. Ça fait du bien de le voir avec nous, c’est comme si Suzanne était un peu là aussi. Nous avons semer les graines. 

Maman nous appelle, il est temps de faire une pause. Je ne suis pas contre. J’ai un peu froid et les genoux mouillés d’herbe. Nous buvons notre chocolat chaud à la Suzanne et nous nous régalons d’une part de gâteau Vendeuvre. Nous retournons voir monsieur Sorbier, il n’a pas encore poussé.  Il est, peut-être, un peu timide. Maman a fait un plan du jardin, elle est forte. On y voit monsieur Sorbier et l’autre arbre qu’on ne taillera plus. On y voit le chemin de la tondeuse et les endroits où l’herbe peut pousser. Elle a aussi fait des croix un peu partout, on lui demande si c’est une carte aux trésors.

— Presque ! dit-elle. C’est une chasse au trésors inversée, au lieu de déterrer on va enterrer. Au lieu de coffres, ce sera des feux d’artifice. dit-elle alors qu’elle nous montre un oignon énorme apparu comme par magie dans sa main.

Bon … on vient de perdre Maman et je ne me suis jamais autant amusée que depuis ce coup de sifflet !

***