Rien ne sert de vieillir, il faut mûrir à point

Il n’avait jamais aimé courir. C’est-à-dire qu’il n’en comprenait pas le principe ni encore moins comment on pouvait en tirer du plaisir. Courir après quelque chose ou pour en fuir une autre, il comprenait, mais courir pour courir, non.

Il préfère la marche et là encore, c’est compliqué. C’est compliqué quand il marche avec une autre personne. Très vite, il a l’impression d’être dans une course. Ça l’agace prodigieusement. Ça l’agace parce qu’il est obligé de forcer le pas et quand on force le pas, on se ferme à son environnement. Ça, il ne le veut pas. Si c’est pour marcher de la sorte, autant le faire sur des tapis de marche. Il a bien essayé de faire ralentir les autres, de leur montrer ces tableaux merveilleux. Il a essayé. 

La plupart du temps, il marche seul. À sa main droite, une solide canne de cotoneaster qu’il traîne depuis près de vingt ans. Il l’avait trouvé lors d’un chantier chez un client. Il était jeunot à l’époque. Quand il eut attaqué un buisson énorme de cotoneaster rampant, il y trouva sa future canne. C’était le tronc principal du végétal. Il sortait du sol puis faisait un angle droit. C’était une évidence pour lui. Ce cotoneaster tout tordu dont personne ne voulait plus, lui, le voulait bien. 

Il prit le temps pour le faire sécher. C’était peut-être bien deux ans. Suspendu sous un hangar à un bout de ficelle. Il fallait bien ça pour évacuer toute l’eau sans faire écaler le bois. En y repensant, c’était un peu dérangeant. Il a tué un organisme qui n’avait rien demandé. Il a prélevé une partie de son corps. Il l’a pendu et depuis, il marche avec. Il s’est excusé depuis. Il ne savait pas. Toujours est-il que ce gamin de vingt ans a prélevé cette canne unique et vingt ans plus tard, il l’a toujours en main. Elle est une vieille amie.

Il marche doucement sans raison et parce qu’il se fout pas mal du temps qu’il y passera ou de la destination. Pour lui, ça n’a aucune importance. Il voit bien que tout le monde court après le temps et il ne comprend pas. Au début, lui aussi, il courait. Les autres le faisaient, il devait y avoir une raison. Apparemment, c’était pour gagner du temps. Pour en faire quoi ? Ça reste un mystère. Ça ne se gagne pas du temps. Il ne porte plus de montre depuis des années. Il suffit d’observer la course du soleil ou d’écouter l’appel de son estomac. 

Le temps s’apprécie. Chaque heure, minute, seconde, il la déguste. Il la sirote. Il marche doucement, en silence. Comme il sait s’oublier, la vie autour de lui ne s’arrête pas. Comme il sait s’arrêter, il a l’occasion de s’emplir de sensations. Il est bien quand il marche, son cerveau lui fout la paix. Qui du trèfle et du chant de son butineur, du chant de l’oiseau, de la danse de l’arbre dans le vent. Tout est spectacle saisissant. Alors, bien sûr, ça lui demande des efforts. Il apprend le nom des plantes, des insectes, des oiseaux, des nuages. 

Il n’est plus dans l’inconnu de l’anonymat. Il détourne son pas pour ne pas écraser la plante, l’invertébré. Il le fait sans rien attendre en retour, par respect. Il est chanceux d’être le spectateur de l’avancée laborieuse du scarabée, de la marche militaire de la colonne de fourmis, de l’embuscade de l’araignée-crabe, de remarquer les endroits où ont dormi des biches, des chevrettes, des sangliers, de les apercevoir parfois aussi. Un sourire vient fleurir sur ses lèvres. Juste comme ça, pour rien. Il se sent vivant.