Retour sur l’abruti

L’escargot à cela d’exemplaire qu’il a pris le parti de se dire que le chemin vaut plus que l’arrivée. Fort de ce constat et suite à ma conversation imaginaire avec moi-même, il me semble d’importance que de revenir sur ce mot abruti et comment je l’envisage. Loin d’être une insulte entre mes lèvres, c’est le constat d’une situation. Je développe.

Je fus, je suis et je serais encore régulièrement un abruti, un ahuri, un abasourdi. Je suis abruti de stimuli extérieurs. Qu’ils soient sonores, visuels, tactiles, odorants, ils emplissent toutes mes pensées et quand je suis dans cet état, je ne sais plus réfléchir. Je suis abruti de stimuli intérieurs quand je suis dans le réflexe, dans la réaction épidermique. Quand je ne suis plus dans la réflexion. Exemple, si vous me demandez pourquoi [ insérez un sujet] et que je beugle PARCE QUE C’EST NOTRE PROJET, vous pouvez vous inquiéter sur ma santé mentale. Si je me réfère systématiquement à des phrases toutes faites, sous couvert d’intellect et de citations, vous pouvez vous inquiéter sur ma santé mentale. Par contre, quand j’affuble quelqu’un de ce colifichet, abruti, c’est avec une tendre humanité car je le porte encore régulièrement, ce collier. Je sais que ce quelqu’un est, à ce moment, incapable de mener un raisonnement individuel. Il est dans une détresse folle. Il ne sait pas s’en rendre compte. Les causes sont souvent multiples. J’y perçois deux constantes. La surcharge mentale et la dissonance cognitive ou dilemme. C’est sur ce point du raisonnement individuel que je me dois d’insister. Je me dois de poser la question. Comment pouvons-nous sortir de l’abrutissement ?

Quand j’étais minot, on me harcelait de ce que je devais être, de ce qu’il fallait faire, de comment il fallait le faire. Mais jamais, au grand jamais, on ne m’a dit pourquoi il fallait le faire. Jamais, on a pris la peine de s’assurer que tout gamin que je sois, j’avais bien compris. Voici pour la première incohérence. Voici le premier grand écart. Voici le premier déchirement. Tu n’as pas besoin de comprendre. O-BÉ-IS !
La seconde, à présent. Elle est assez pernicieuse puisque tout autour de moi, il y a des abrutis. Même dans mon miroir, il y en a un. C’est dire le niveau de réflexion. Alors, c’est amusant, car, pour un groupe social donné, si nous souhaitons une appartenance, nous devons en accepter les codes y compris vestimentaires. Que ce soit de manière consciente ou non. À savoir, je m’habille comme ça, car je veux appartenir à ce groupe ou je m’habille comme ça, parce que je trouve ça cool. Conscient / inconscient. Épatant, non ? C’est la pression sociale ou effet de groupe.

Personne ne naît abruti, nous le devenons. Un abruti est quelqu’un en saturation. On n’arrive plus à penser par nous-mêmes.

Alors oui, c’est d’une condescendance rare que de me déclarer, moi, un non abruti. Je le suis là, maintenant quand j’écris ces lignes. Tout du moins, j’en suis persuadé ou je m’en persuade. Le serais-je de nouveau l’instant d’après ? Est-ce un éclair de lucidité qui traverse une obscure folie permanente ? Toujours est-il que l’abruti est une personne en perdition. Personne ne naît bêta. Nous le devenons. On se conforme tous au costume qu’on nous a obligé à porter quand nous étions des mouflets. Des costumes beaucoup trop grands faits dans des tissus qui grattent. Nous sommes persuadés que cet uniforme nous permet d’être dans une famille. On le porte. Même si ça gratte. Parce qu’on est fier (désespéré) de ne pas être tout seul. Parce que, si on n’avait pas ce costume, on serait tout nu. Parce que … c’est effrayant la solitude.

Ce costume. Ce foutu costume, ce n’est juste pas nous. C’est un bâillon. C’est un bandeau. C’est un boulet. C’est un cercueil. C’est une croix qu’on passe au suivant parce qu’il n’y a pas de raison que moi et pas l’autre. C’est effroyable. C’est effroyable que nous puissions arriver à penser de la sorte. Enfin penser … J’ai souffert alors, toi aussi, tu souffriras. C’est macabre, c’est presque religieux à y réfléchir… Nous n’avons pas besoin de nous saturer l’esprit de questions qui ne sont pas les nôtres. Nous n’avons pas besoin de nous effrayer du qu’en-dira-t-on. Nous avons besoin d’être nous-mêmes. Nous avons besoin d’être empathique avec nous. Ferions-nous subir à quelqu’un d’autre ce que nous, nous nous faisons ? Non ? Pourquoi le faisons-nous alors ? Par masochisme ?

J’espère m’être compris. Abruti, c’est un peu comme quand nous portons des lunettes de vue, l’hiver. Nous sommes dehors, dans la fraîcheur et nous entrons dans une pièce chauffée avec des gens dedans. Aussitôt, les carreaux de nos lunettes se couvrent de buée et nous n’y voyons plus rien. Être abruti, c’est un peu ça. Ça ne dure pas mais faut essuyer ses lunettes.