Si tu ne sais pas où tu vas, le lecteur non plus.

Avant-propos

Quand on commence à se pencher sur le processus de l’écriture, le voile de l’apparente facilité se déchire vite et nous laisse en tête-à-tête avec nous-mêmes. J’ai dû me défaire de certaines certitudes. Briques d’un mur patiemment monté. Mur qui m’empêchait d’aller plus loin, de voir plus loin.

Remarques générales

Tout ce que je vais dérouler est issu de ma propre expérience d’écriture. Je ne saurais établir de vérité absolue ni universelle. Il est possible que mes difficultés soient vos facilités et je déploierais alors en vain mon panel d’outils. À quoi bon des verres correcteurs quand on y voit bien ? Et bien tant pis. Ça me donne l’occasion d’en faire l’inventaire, mais d’abord une question.

Pourquoi j’écris ?

Quand j’ai commencé à écrire, j’écrivais surtout pour extraire les mots, les sortir de moi. J’ai mis du temps à comprendre que ce qui se retrouvait sur la feuille, c’était une multitude de petits coffres dont moi seul avait la clé. Alors quand je faisais lire à d’autres que moi et qu’ils ne comprenaient pas ou qu’ils me servaient un c’est bien de connivence, j’étais blessé dans une certaine mesure. Une espèce d’arrogante prétention drapée d’un orgueil martyre.

Bref ! 

Quand j’eu fini mes lamentations, je fus touché par la grâce. Puisque j’invitais le lecteur à entrer autant lui donner les clés. Je fus tout chamboulé d’être passé à côté de cette évidence. Persuadé, que j’étais, que tout le monde avait le même mode de fonctionnement que moi et que le lecteur était télépathe de surcroît. Que nenni ! Donc, je n’écris pas pour moi, mais pour le lecteur. J’espère l’emmener avec moi le temps de quelques mots.

L’introduction de l’histoire

C’est un entonnoir géant. On part du général vers le particulier. Le lecteur aura besoin de balises pour comprendre la situation. On peut le faire avec subtilité avec des balises géographiques, des balises temporelles, des balises de caractère, des balises dramatiques. Exemple:

La maison était silencieuse, la neige recouvrait doucement le jardin, Agathe se mordait la lèvre, Philémon devrait déjà être revenu. 

Nous savons que nous sommes dans une maison vide avec jardin en début d’hiver. Probablement dans un pays francophone et peut-être bien au début du XXe siècle, car Agathe et Philémon étaient des prénoms répandus à cette époque.

Petit truc que j’utilise. Je fais comme si je filmais la scène. Plan d’ensemble – je situe le contexte et où ça se passe. Plan moyen – je précise l’action, ce qui se passe. Plan serré – qu’est-ce qui se dit, comment le personnage vit la situation.

Le choix du narrateur

Parfois, le narrateur peut être l’observateur de celui qui raconte son souvenir. De cette manière, nous pouvons insérer des balises de caractère plus facilement. Ces balises sont redoutables pour entraîner le lecteur dans l’ancrage émotionnel. La narration à la troisième personne permet une omniscience quasi divine mais maintient le lecteur dans une distance. La narration à la première personne permet au lecteur de se projeter facilement dans le protagoniste de l’histoire. Il peut aussi être intéressant d’alterner les différentes narrations.

La structure du texte

Tout bon texte est constitué de trois parties. L’introduction, le développement et la conclusion. En d’autres termes : La corde, le nœud et le dénouement. L’intro présente le contexte de l’histoire, pose l’ambiance, donne le ton. C’est un élément qu’il faut soigner, car le lecteur peut décrocher dans ces quelques premières lignes. Ensuite, vient le développement dans lequel il faudra structurer une progression en forme d’emphase en allant jusqu’au climax puis la conclusion.

Que ce soit sous le format d’une histoire drôle, d’un chapitre, d’une nouvelle, d’un roman, nous embarquons le lecteur d’un point A vers un point B. Si, ce n’est pas le cas, nous avons raté quelque chose. La nouvelle se caractérise par la chute, la rupture. Elle doit être franche.

Définir le message

On a forcément un truc à dire. Du genre : la vie est belle. Le feu, ça brûle. L’eau, ça mouille. C’est important de le définir. Il sera en filigrane tout le long du texte. 

Définir le thème 

L’esclavage, les tensions sociales, le dépassement de soi, la renaissance, la confiance, l’amour, la trahison, l’amitié, l’avarice, etc. sont autant de thèmes ou filtres par lesquels nous pouvons regarder une histoire. Le définir permet d’être en cohérence d’un bout à l’autre.

Définir le caractère des personnages

Toute histoire est une progression. Il faut définir une position de départ et une destination. La navigation à vue est amusante par moment mais dès qu’on quitte les côtes, ça devient dangereux. Mes premiers essais étaient incohérents. Mon personnage était timide puis extravagant puis effacé de nouveau sans aucune raison. Alors que si j’avais constitué un liaisonnement logique, ça aurait fait le job. Là, c’était juste déstabilisant.

Définir la situation

Quand j’ai commencé à écrire des nouvelles, je me laissais embarquer par mon imagination. Elle navigue à vue. C’est sympa sur un lac. Sur l’océan, c’est catastrophique. Depuis, je trace mon itinéraire. Je fais des plans. Si l’action se passe dans une rue. Je schématise la rue. Si le bar est à côté de la boulangerie dans le premier chapitre. Il ne peut pas être dans la rue en face dans le chapitre suivant. J’introduis les éléments majeurs dès le début. Exemple :

Martha avait une fascination pour les papillons. Toute petite, déjà, elle courait à travers champs, le filet avide et l’œil affûté. L’éthanol et l’épingle en attente pour sceller à jamais le sort du trophée. C’est de là que lui venait sa phobie de l’aiguille et ce n’est pas une stupide blouse blanche qui lui ferait une piqûre. 

Ici, j’introduis le traumatisme qui nous permettra de comprendre la suite des actions et pensées de Martha. C’est le principe du fusil de Tchekhov. Si nous parlons d’un fusil au paragraphe/chapitre/acte 1. Nous devons nous en servir au paragraphe/chapitre/acte 2 sinon pourquoi en parler ? Idem dans l’autre sens. Si nous nous servons d’un fusil au paragraphe/chapitre/acte 2, il ne peut pas apparaître par magie. De la même manière, si nous posons une question en début de paragraphe/chapitre/acte, nous devons y répondre à la fin. Les livres d’Agatha Christie sont écrits comme cela. Elle entraîne le lecteur dans une déduction. Elle lui présente des évidences puis elle les brise quand le lecteur pense avoir trouvé le coupable. C’est délicieusement pervers. Tout élément introduit dépend d’une cause et produit un effet. C’est nécessairement utile à l’avancement du texte. À l’inverse, si c’est inutile, il n’a pas sa place.

Conseil d’écriture 

Éviter l’emploi de l’adverbe. Préférer des phrases courtes sujet/verbe/complément. Il sera toujours temps de ciseler ou d’embellir ensuite. Le noyau de texte va à l’essentiel. Il répond à trois questions. Pour quoi je l’écris. Pour qui je l’écris. Comment je l’écris. Les 3Q. Pour Qui ? Pour Quoi ? Qomment ?

Si on peut dire une chose en un mot, ne pas le faire en quinze. De même que caser des figures de style, partout, n’a aucun intérêt. La rareté fait la valeur. Nous ne sommes pas dans une démonstration technique et puis le lecteur s’en moque pas mal de savoir que nous connaissons des mots compliqués. 

Il faut laisser une partie d’imaginaire au lecteur. La description systématique peut avoir son charme, mais à petite dose. Ça doit être la cerise sur le gâteau. Ne pas en faire le gâteau lui-même. Le lecteur risque l’indigestion.

Ne jamais faire de pathos. De larmoyant. Allons voir un psy dans ce cas. Nous avons des choses à régler et c’est son métier. Ce qui n’est probablement pas le cas du lecteur.

La chute

La nouvelle, c’est une chute ou une absence de chute qui est une chute pour le coup. Dans tout les cas, cela doit être voulu et non être une paresse intellectuelle. Tout le texte doit tendre à cette préparation. Que voulons-nous faire ressentir au lecteur ? Joie ? Tristesse ? Colère ?

Quand je finissais d’écrire un fauteuil pour deux, j’étais ému pendant que j’écrivais. J’en étais content. J’étais ému par mon texte. J’avais réussi. Je voulais déstabiliser le lecteur et quand il pensait être de nouveau sur pied, le balayer à nouveau. Je voulais le secouer. Je voulais briser ses codes de bien-pensance. Je voulais qu’il s’identifie au narrateur, qu’il endosse l’arrogance de sa jeunesse, l’humilité de l’élève et la culpabilité du fils qui laisse mourir son père à sa place. Parce que rien n’est ce qu’il paraît être. Chacun d’entre nous vit sa propre tragédie et mérite tout autant que nous-mêmes tous les égards que nous espérons pour nous.

Le choix du champ lexical

De là, découle l’empreinte que nous laissons dans l’inconscient du lecteur. Cela permet d’appuyer le thème. Exemples :

Mariette était soucieuse. Hier, cette robe lui allait si bien. Plaira t’elle à Maximilien ?

Mariette se rongeait les sangs. La veille, cette robe semblait la mettre en valeur. Maximilien, l’ignorera-t-elle encore ?

Mariette s’en moquait. Que ce soit dans la robe d’hier ou celle de demain, Maximilien ne verrait qu’elle.