L’arbre qui cache la forêt.

Je me suis décidé à y aller. Décidé à trouver l’arbre qui cache la forêt. Le trouver ou tordre le cou à cette légende ridicule. Je me suis renseigné un peu. J’ai lu quelques livres et j’en ai discuté avec les anciens. Je sais que tout le savoir n’est pas consigné dans les livres. Je sais aussi que la transmission orale, à travers les contes et les chants est réelle. Même si le savoir s’est embelli au fil des siècles. Le socle véridique reste entier. L’approche scientifique triomphera.

Les vieux m’ont juste dit de suivre le chemin du cœur. J’ai éclaté de rire. J’en ris encore sur le chemin de la forêt. Je me débrouillerai tout seul puisqu’ils ne veulent pas m’aider.

C’est insupportable cette manie qu’ont les vieux de parler par énigmes. Ils se prennent pour le père Fouras ? Un bruit sourd me sort de mes pensées. C’est sur ma gauche, hors du sentier. Je dois aller voir de plus près.

Je n’en reviens pas … un cœur … Les anciens ne sont pas séniles. Aucun doute possible, le chemin commence ici. Mais ensuite, vers où se diriger ? Pas la moindre petite flèche. enfin si, il y a bien une racine un peu bizarre.

Je décide de suivre la direction indiquée. Cela commence à devenir étrange. Les oiseaux s’approchent plutôt que de s’enfuir. Les oiseaux sont plus grands. Ils crient « Gare ! Gare ! ». Ils me regardent avec insistance. L’air me semble plus épais. Je croise des barques inversées.

C’est stupéfiant. Je m’attends presque à voir surgir un aileron de requin dans l’épaisseur des feuilles mortes mais rien. Je cherche un indice dans les parages. Pas d’indice, ni d’aileron d’ailleurs, ce qui me soulage au plus haut point. Les oiseaux sont devenus silencieux. Ça devient oppressant. Je me décide à rebrousser chemin et c’est là qu’elle apparaît. Une nouvelle flèche.

Je ne sais pas où mène ce chemin mais la curiosité, piquée de courage, me tire par le bras. Je marche pendant un bon quart d’heure … rien … par dépit, je me laisse glisser le long d’un arbre. L’envol d’un oiseau, derrière moi, attire mon attention. je reste bouche bée.

C’est une serrure. Une serrure ! Je suis devant une porte. C’est insensé. Il se peut même que la clé soit là quelque part. Je cherche dans les environs. Rien au sol. Décidément, ce n’est pas mon fort, la chasse au trésor. Je lève la tête. J’espère le hasard heureux.

Un gardien ! Il ne m’a pas vu. Il faut que ça continue. Je me fais tout petit et je recule sans faire de bruit. Le vent change de direction.

Il vient de me sentir. Je prends mes jambes à mon cou. Je fuis aussi vite que possible. Je retrouve le sentier. Je suis hors d’haleine. Je tombe plusieurs fois. À chaque fois, les oiseaux crient « Gare ! gare ! ». Je retourne enfin au village, à bout de force.

Et, depuis ce temps là, je raconte, à qui veut bien m’entendre, que pour atteindre la porte du Monde, pour trouver l’arbre qui cache la forêt, il faut suivre son cœur et trouver ses racines.

Un commentaire

  1. Pierre LACARRERE dit :

    La promenade bucolique de l’auteur me fait penser à une perception onirique d’un événement festif décrit par Fournier dans le « Grand Meaulnes ». Sufit-t’il de regarder le monde avec les yeux innombrables d’un diptère pour le voir autrement ?
    La capacité à voir autre chose que la forme immédiatement révélée, est une faculté réservée à l’homme tourmenté. Le nominaliste interagit avec le monde comme un photocopieur discipliné. Tandis que le réaliste appréhende les faces cachées enfouies dans la clarté obscure que le nominaliste n’est pas capable de voir.
    Le nominaliste est rationnel et nu dans la réalité du monde. Le réaliste est croyant et habité par un chamanisme pulsionnel. Le premier voit seulement des arbres dans une foret, le second voit aussi la foret dans les arbres.
    Les chants de Maldoror, furent considérés comme une œuvre surréaliste. Isidore Ducasse n’était rien d’autre qu’un homme possédant une faculté de voir le monde avec des yeux multiples.
    Sisyphe trace un sillage surréaliste dans une topographie réaliste. Isidore et Sisyphe perçoivent le réel dans le réel.
    Sisyphe nous invite à ouvrir nos yeux et nos oreilles pour nous conduire à l’intérieur du chant du monde. C’est une audience accordée par un chamane qui se connaît, pour des chamanes qui le deviendront

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