Un fauteuil pour deux

L’atmosphère dans la pièce était lourde. Les mouches, si elles avaient encore existé, n’auraient pas pu y voler. J’étais assis dans le siège réservé aux visiteurs. Le bureau était grand sans être immense. Un lourd fauteuil capitonné bordeaux fatigué allait de paire avec un bureau de bois tout aussi usé. Sur une étagère à trophées, à droite de l’unique fenêtre minuscule, finissait de mourir une misère. Des portraits mouchetaient le mur du fond. De l’autre côté, des étagères pleines de livres anciens. Je n’en avais jamais vu autant et je n’arrivais pas à en comprendre les titres. Tout ça marinait dans un parfum d’alcool au rabais et de sueur des nuits blanches. 

Bizarrement, c’était plutôt agréable, apaisant même. Trop. Je sursautai à la porte qui s’ouvrît dans mon dos. Un cinquantenaire barbu venait d’entrer. Il referma la porte en verre dépoli et alla s’asseoir dans le fauteuil avec une telle désinvolture que je fus persuadé que ce fut le sien. Il me faisait penser aux films de Vikings. Immense, hirsute, terrifiant. Il me regardait en passant sa main sur sa barbe. Je craignais qu’il ne finisse par sortir une hache. Il prit un stylo et la parole.

— Jeune homme, voyez-vous un inconvénient à ce que nous tenions notre discussion dans mon bureau plutôt que dans la salle d’interrogatoire ?

Je fis non de la tête. Qui oserait contredire un ours ? Je plongeais dans mon siège espérant qu’il m’oublie. Ce fut vain. Sa voix tonitruante claqua dans cette pièce devenue trop petite.

— Commençons mon garçon ! Raconte-moi tout.

Le contraste entre le ton jovial de sa phrase et son air autoritaire me surprit tellement que je ne remarquais pas le passage du vous au tu. Par contre, je n’arrivais pas à quitter du regard le stylo qu’il venait de prendre en main. Le stylo n’était pas conçu pour recevoir autant de pression. Moi non plus d’ailleurs. Je sentais le sang quitter mon visage. Je me lançais d’une voix mécanique.

— Oui Monsieur ! Je m’appelle Gary. Mes parents m’ont appelé Gary en hommage à un personnage de dessin animé qu’ils adoraient. Ça parler d’une éponge de mer et d’une étoile de mer. Ils avaient un escargot comme animal de compagnie. L’escargot s’appelait Gary. Pourquoi pas un hommage à Gary Oldman ? Gary Cooper ?

Je laissais la question emplir la pièce. Le monsieur ne réagissait pas. Ce n’était pas non plus cette fois que j’aurais droit à de la compassion. Je reprenais d’un air dépité.

— Et bien non, c’était en hommage à un escargot qui miaule … enfin bon … cela aurait pu être pire, j’aurais pu m’appeler comme l’étoile de mer. 

L’inspecteur sourit à ma remarque mais il restait silencieux. Il venait de libérer le stylo.

— Ce n’était pas vraiment la question. N’est-ce pas inspecteur ?

Il fit non de la tête. Je me renfonçais dans le siège. Je me sentais bête. Le bip de recul d’une balayeuse dans la rue me tira de mon embarras. Elle repartait déjà vers ses tâches ordinaires, ignorant son acte héroïque. J’étais sorti du sortilège du viking. Je repris d’une voix posée.

— Tout a commencé après une effraction dans la boutique d’un vieil ami. Je lui devais beaucoup pour son amitié et je me devais de l’aider à retrouver ses biens. J’avais commencé à poser des questions dans le quartier mais pas le moindre indice. Je finis par me retrouver face à un grand dégingandé. Un mélange de Dick Rivers et de Chantal Goya dans ces grandes heures. Vous voyez ?

Je reculais dans mon siège dans l’attente d’une réaction. Je n’eus que le silence. Je poursuivais.

— Il avait une voix incroyable. Une voix qui vous disait que son propriétaire avait plus souvent roulé des pelles à une bouteille de whisky bon marché qu’à s’inquiéter de sa santé. Sa voix me captivait. Par contre ce qu’il racontait, c’était une autre paire de manches. Un charabia entrecoupé de hoquets vineux. Un gars qui n’avait pas eu de bol.

Le commissaire opina du chef, mais ne prenait toujours pas la parole. Je continuais.

— Il avait élu domicile près d’un resto rapide. d’ici, il avait une vue dégagée sur l’impasse qui mène à l’arrière-boutique. Il s’était calé contre la sortie de ventilation basse d’une blanchisserie. Ça avait l’avantage d’être un peu chaud. Isolé du sol par des cartons, ce n’était pas lui le plus à plaindre. Il n’avait aucune dette, il était libre. Il était libre mais affamé. Les renseignements ne me coûteraient guère plus qu’un repas chaud, une bière et le regard désapprobateur de la serveuse.

L’inspecteur avait l’air surpris. Je crus bon de préciser les choses.

— Croyez-en mon expérience, Monsieur, un clodo vaut mille caméras de surveillance. Le clochard, vous le voyez pas. Vous avez bien trop peur qu’il soit le miroir de votre avenir. La voilà, la cape d’invisibilité ! La voilà, l’indifférence !

Je me sentis bête d’avoir bondit hors de mon siège, le doigt levé vers le plafond décrépi. Je le regagnais. Le viking ne disait toujours rien.

— Il avait vu des choses cette nuit-là.

Je marquais un silence théâtral pour permettre à mon spectateur de saisir mon génie. Il ne bronchait pas. Il finit par laisser tomber un « et alors ? » qui s’écrasa mollement sur une moquette hors d’âge.

— Et alors, il me dit que vers une bouteille de vin avant les premières balayeuses, ça devait faire dans les 4 heures du matin, il avait vu deux marsouins sortir de l’impasse comme s’ils avaient eu une envie pressante. Il se souvenait aussi que les deux loustics couraient les bras chargés et qu’un objet est tombé. 

— À chacun sa référence temporelle, laissa tomber mon interlocuteur, un sourire sous sa moustache épaisse. Et ensuite ? 

Mon viking avait parlé. J’étais rassuré. Je continuais plus léger.

— Ensuite ? J’ai dû lui offrir une seconde bière. Le bougre savait mener sa barque. Il avait ramassé l’objet avant que les balayeuses n’effacent toute trace. C’était un canif. Allez savoir pourquoi, il l’essuya avant de me le tendre d’un sourire embarrassé. Il me dit de sa voix rocailleuse que ce genre d’objet, ça ne se faisait plus depuis des lustres. 

Je marquais une pause. L’agent de police crut bon de ne pas me pousser. Il me laissa le temps de rassembler mes idées. Un temps, qui semblait être une éternité dans cette chaise de malheur.

— Si vous saviez l’effet que ça m’a fait quand il m’a dit ça ! Comme si le doubleur-voix de Morgan Freeman, Benoît Allemane, venait m’annoncer que j’avais débloqué une quête. J’en frissonne encore. Il commençait à m’intriguer mon clodo. Le charabia du début, ça devait être pour qu’on lui foute la paix. Après une cinquième bière, il me proposa de m’accompagner. Il connaissait la ville comme le fond de sa poche et il se rappelait même comment était la ville avant le grand changement. Ça nous fut fort utile un peu plus tard. C’était un compagnon de choix, à n’en pas douter.

— À n’en pas douter. Un camarade de valeur. continue, je te prie.

— Il savait d’où venait le couteau, car Désiré, c’était son prénom, occupait une partie de ses journées à détailler les vitrines des magasins. Il aimait bien regarder les antiquités. Certaines d’entre elles partageaient son époque. Le couteau en faisait partie. Il m’avait confié que ce modèle fut son premier couteau quand il était minot.

L’inspecteur venait de reprendre le stylo dans son immense main. J’ai cru l’entendre craquer sous la force féroce qui venait de s’abattre sur lui. Je me félicitais de ne pas être un stylo.

— Peux-tu recentrer sur ce qui nous intéresse gamin ?

Je n’arrivais pas à quitter le stylo des yeux. Enfin plutôt la main qui l’avait fait disparaître. Le viking s’en aperçut et le fit rouler sur le bureau. Il était encore entier, j’étais soulagé. Je reprenais.

— Il savait quels types étaient susceptibles d’être intéressés. Plus ça allait et plus j’avais l’impression d’être un stagiaire dans l’affaire. Il m’avait dit aussi que les brigands attendraient quelques jours que les choses se tassent avant d’aller refourguer la camelote. 

— Ton clodo est plein de ressources. Continue.

L’inspecteur s’enfonçait à nouveau dans son fauteuil capitonné de cuir végétal. Je changeais une nouvelle fois de position dans le mien qui ne semblait pas être fait pour y être assis longtemps. J’inspirais un grand coup avant de reprendre.

— On est allé se planquer vers 22h du côté du receleur potentiel. Ça s’est passé comme dans les vieux films policiers, on a juste eu le temps d’échanger deux phrases avant que deux individus débarquent. C’était fou. Désiré m’assura que c’était eux. Il en était sûr. La démarche, la stature, la corpulence, tout correspondait. Je lui disais de se calmer. Comment pouvait-il en être certain ? Il me répondit que c’était de l’observation et de la probabilité. Les possibilités d’avoir deux individus côte-à-côte avec les mêmes caractéristiques que les fuyards de cette nuit-à sont infinitésimales. À plus forte raison, à proximité d’un receleur. Il commençait à m’agacer avec son vocabulaire, son charabia du début commençait à me manquer.

— Excuse-moi, je te coupe mais tes références cinématographiques sont toutes vieilles de plus de 40 ans. Les nouveaux films ne t’intéressent pas ?

Je fus surpris de la question.

— Les nouveaux films reposent sur des scénarios écrits par des intelligences artificielles pour répondre à l’attente du public. Il n’y a plus de surprise. Les scénarios sont devenus comme leurs auteurs, artificiels. Vous ai-je répondu inspecteur ?

— Oui, tout à fait. Reprends.

— Les types étaient entrés chez le receleur. On devait s’infiltrer. Désiré me tira par la manche vers l’arrière boutique, dans la ruelle. Il pointait du doigt un endroit au pied du mur. Il me dit qu’ici, il y avait une ancienne trappe à charbon assez large pour qu’on puisse y entrer. Les travaux post-catastrophe avaient été faits à la va-vite et, dans ce quartier, c’était certainement juste un enduit sur une planche fine.

Le commissaire m’encourageait de la main à continuer.

— Monsieur, vous me croyez si vous voulez, je n’ai aucune foutue idée de ce qu’est du charbon, mais il avait encore raison. On a pu entrer discrètement. Pour le reste, ça s’est passé très vite. Nous étions dans la cave, on a pris l’escalier jusqu’au rez-de-chaussée. La porte n’était pas verrouillée. Désiré me fit signe d’attendre. Je ne l’ai pas écouté. Je me suis précipité vers les trois individus. Le plus proche a sorti une lame. Désiré s’est interposé. Il a pris le coup de couteau dans le dos. Le temps s’est arrêté. Désiré avait un sourire soulagé aux lèvres. Je l’ai accompagné au sol et puis j’ai perdu la raison. 

L’inspecteur ne dit rien. Il me regardait avec attention. Je tremblai de rage. Je me levai d’un bond. Je frappai de mes poings tuméfiés le bureau immense. Je criais.

— JE LES AI BROYÉS ! TOUS, jusqu’au dernier de ces salauds. J’aurais dû les achever ces raclures.

Mon interlocuteur laissa le silence se déposer sur le bureau qui vibrait encore de mes coups de poings furieux. J’arrivais finalement à desserrer les dents. Je regagnais mon siège avec difficulté. Je repris.

— J’en tremble encore vous savez ? C’était à moi de mourir, vous comprenez ??? À moi… Pas à lui. Pas Lui.

Je sombrais dans le mutisme alors que ma vue se brouillait d’eau, les poings serrés au sang. Tandis que je m’essuyais d’un revers de manche, le commissaire me proposa un verre de whisky bon marché. En l’absence de réponse, il m’en servit un et un autre pour lui. Il se rasseya. Il attendit que nos regards se croisent à nouveau puis il désigna, du pouce, le mur derrière lui.

— Désiré Vrymann, c’est le gars dans le cadre juste derrière moi.

Il me laissa le temps de comprendre en me regardant par dessus son verre pareil à un dé à coudre entre ces mains. Mon regard ne devait refléter que mon incompréhension, il continua.

— Il était un génie du détail et mon mentor. Il a tout perdu sur un coup du destin pendant le grand changement. Il avait disparu des écrans depuis. Il est mort en protégeant une vie, la tienne. Il n’aurait pas pu souhaiter plus belle mort. T’en veux pas gamin.

J’aurais tout le temps d’y penser pendant ma réclusion à perpétuité, mais j’étais libéré. Enfin.