Texte-t-il ?

Nous devons beaucoup aux termes techniques des tisserands et de la couture dans notre langage de tous les jours. Nous les utilisons en ayant perdu le sens premier. Qui n’a jamais fait la navette ? Qui n’a jamais tenu des propos décousus ? Qui ne s’est jamais fait « tailler un costard » ? Vous allez me dire que c’est cousu de fil blanc mais penchons nous un peu plus. Confions nous à Ariane. La vie, dans l’imaginaire collectif, c’est un fil et je m’amuse à détricoter les mots.

L’apprentissage, c’est apprendre le tissage. Filer le lien social, véritable fil de chaîne. Y tresser les trames que sont nos volontés, nos aspirations, nos passions. Nos détresses nous ralentissent quelques fois mais le tissu prend forme tout de même. L’apprentissage, c’est apprendre le métier. C’est apprivoiser sans jamais dompter.

Quand nous poussons suffisamment la maîtrise du métier et que l’amour se mêle à l’aisance du geste alors vient s’ajouter la dimension du beau, l’esthétique du simple, de l’évidence. L’outil sera décoré, choyé, valorisé. L’exact opposé du jetable. La réalisation sera transcendée. Sans que cela ne lui ajoute la moindre utilité. L’ouvrage devient œuvre. Souvent, elle est peu perceptible du profane car elle est dissimulée telle une charpente sous sa couverture ou tel un mécanisme d’horlogerie dans son boîtier. À quoi bon le faire nous dirons-nous ? Pour rien. Ça ne sert à rien. C’est l’amour du travail bien fait. Sa satisfaction. C’est quelque chose qui va au-delà de la motivation vénale, matérialiste.

Dès lors, le métier est transcendé. Il devient artisanat dans son sens premier. C’est mettre son art au service d’autrui. Ce qui est utile répond à un besoin. Si le besoin est absent, c’est inutile. Si c’est inutile, pourquoi existe-t-il ? Le marteau serait-il en crise existentielle si le clou n’existait pas ?

L’art nous met face à notre condition humaine. Il nous permet de nous questionner. Il est notre miroir malgré lui. Il est parce qu’il est. Sans aucune raison d’utilité, tout comme nous. Nous sommes parce que nous sommes. L’art est inutile, il est donc nécessaire. Il nous permet de ne pas perdre le fil.


Les objets mis en valeur dans le musée de l’outil et de la pensée ouvrière ainsi que ceux dans le musée de la bonneterie, tous les deux à Troyes en France, ne sont pas totalement étrangés à la naissance de ce texte.