Alouette

— Dis-moi, Jean-Saturnin, à part faire chier le monde … t’as d’autres passions ?

— Commence pas à être désagréable Marie-Gertrude.

Elle le regardait soupeser, l’air grave, deux navets qui n’étaient pas sans un air de famille avec le soupeseur, leur insignifiance partagée. Ça faisait déjà 5 minutes qu’il était planté là.

— Raaah, qu’il m’agace ! pensait-elle tout haut en fusillant du regard une carotte qui s’en tamponnait la rondelle.

Que de temps perdu à choisir entre un navet et un navet et l’autre qui s’en remettait à la gravité maintenant …

— Bon merde à la fin ! Tu vas y arriver ? Au pire, tu prends les deux ! Ça t’en fera une paire.

— Ne me bouscule pas. La chose est délicate, Ma-Rude.

— Ne m’appelle pas comme ça !

— Ça te va à la perfection pourtant.

La carotte rata de peu la tête d’un Jean-Saturnin goguenard qui se dirigeait vers la caisse avec le navet consacré. Il paya le navet et dédommagea la carotte.

Le duo regagna la vieille gimbarde verte stationnée à l’ombre d’un panneau publicitaire vantant les bienfaits des arbres.

— Pourquoi gardes-tu ce vieux tas de boue ?

— C’est sentimental, Ma-Rude. Elle est pas toute jeune mais elle est vaillante.

Jean-Saturnin boucla sa ceinture, réussit à démarrer au troisième essai et reprit la route. Il avait l’air préoccupé. Il semblait chercher quelque chose. Il avait posé le navet sur le tableau de bord, contre le pare-brise. Marie-Gertrude ne comprenait pas ce mec, pas plus que le navet d’ailleurs. Elle demanda :

— Vas-tu enfin me dire à quoi ça rime ton cinéma ?

Jean-Saturnin se raidit sur son siège, ralentit, baissa sa vitre, saisit le navet, le lança de toutes ses forces sur le véhicule des forces miliciennes et accéléra aussitôt. Le moteur rugit, Marie-Gertrude s’enfonça dans son siège sous l’effet de l’accélération. Elle agrippa le tableau de bord en véritable fausse ronce de noyer et hurla :

— NON MAIS T’ES PAS MALADE ????

La sirène ne tarda pas à hurler elle aussi, prenant en chasse les fugitifs. Jean-Saturnin regardait sa compagne en arborant son plus beau sourire et lui ronronna :

— Alors Ma-Rude ? Tu t’ennuies encore à mourir ?

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