Aralia

Elle habitait un petit village juste à côté de nulle part. Elle voulait être considérée comme une adulte. Elle était curieuse de nature. Une curiosité devenue frustration à l’ombre des hauts murs d’enceinte. Seul le soleil de midi parvenait à repousser la presque totalité des ombres. Ce n’était pas un village, c’était un puits. Elle n’en pouvait plus de la couleur terre des murs, des sols, des plafonds, des maisons et des gens dedans. Elle voulait s’aveugler de couleurs. Elle voulait sortir de cette prison monochrome. On lui avait dit quand elle serait adulte. On lui avait dit Bientôt. Alors elle attendait. 

Elle avait eu l’occasion d’apercevoir Bientôt avec Myrrhis pendant un cours sur la mesure du temps. Elles étaient montées sur les bords du mur. On avait une vue plongeante sur la place du village. Toutes les maisons étaient collées au mur. Ce savant assemblage hasardeux faisait penser à une urne. Au delà des murs, on pouvait laisser vagabonder son regard. Aralia sentit une brise légèrement sucrée lui chatouiller les narines. Les sons qui lui parvenaient étaient une douce mélodie. Elle adorait toutes ces sensations, et ça ne rendait que plus incompréhensible cet enfermement dans le village. Myrrhis la rappela à l’ordre avec le reste de la classe. Seize petites filles, toutes du même âge qu’Aralia mais tellement plus sages. La professeure sortit un sablier de son sac et expliqua la relation entre la largeur d’une main et le sable dans le sablier. Aralia luttait pour ne pas s’endormir. Elle y réussit presque. La technique s’appelait La main-soleil. L’intérêt de l’information lui avait échappé car ils étaient enfermés dans le village jusqu’à leur majorité. Quel pouvait être l’intérêt de mesurer le temps ? Par contre, l’intérêt du poste d’observation fut pleinement compris. 

En attendant Bientôt, Aralia avait pris l’habitude d’y monter. Elle s’était trouvé un chemin bien plus amusant que la succession d’échelles de la professeure. Ce chemin là, montait comme un escalier pour géant. Il s’enroulait tout le long du mur d’enceinte jusqu’au point le plus haut. C’était une plateforme bordée d’un muret. Quand Aralia s’y asseyait, aucun moyen de la voir d’en bas. Malheureusement, au plus fort de la journée, la lumière tenait de la torture. Le soleil ne connaissait pas sa force mais lorsqu’il se levait ou se couchait, il était cajoleur. Pendant l’un de ces tête-à-tête, elle aperçut des gros points de couleur mauve par-dessus les murs du village. Ils devaient être énormes pour être visibles d’aussi loin. Elle alla trouver celle qui était censée tout savoir. 

– Dis, Myrrhis, première Matria, connais-tu les points mauve dans le soleil couchant, par-delà les murs ? 

La savante avait l’air absorbée dans ses parchemins anciens.

– Myrrhiiiiiis !!

– Des trèfles, laisse-moi travailler.

– Les trèfles du rite de passage à l’âge adulte ?

– Je n’ai pas le temps. Va-t’en !

– Mais, première Matria, je veux savoir maintenant ! 

– Tu m’agaces !

– S’il te plait ! martela, du poing sur la table, la curieuse. 

Un parchemin ancien n’y résista pas. Il n’était plus que poussières captives dans un rai de lumière. Myrrhis se leva d’un bond, tremblante de colère. Aralia reculait avec prudence. 

– Ce parchemin était une relique inestimable mais dans le petit monde d’Aralia, rien ne compte à part Aralia ! 

La première Matria se rapprochait.

– Pardon ! Je suis désolée. Je ne voulais pas.

– J’en ai ma claque de tes caprices !

Myrrhis la saisit par le bras, la tira jusqu’à la porte et la projeta hors de la pièce.

– Ne t’approche pas des trèfles !

– C’est qu’un stupide parchemin !

La phrase rebondit sur le claquement de la porte. Aralia était vexée, blessée de la réaction de la Vieille. C’était pas vrai qu’il n’y avait que son monde qui comptait. C’était pas vrai. 

Elle aurait 15 ans dans deux jours. Elle n’attendrait plus Bientôt. Elle irait demain.

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Pour réussir le rite du passage à l’âge adulte, il suffisait de prélever de la sève du grand trèfle. Se munir du nécessaire minimum fut facile. Une besace, une urne de terre avec un bouchon et un couteau. Sortir du village fut plus facile encore. Les hauts murs étaient très anciens et les intempéries y avaient creusé des rides suffisantes pour la descente. Le chemin vers le porteur de points mauve fut parcouru avec délice et allégresse et enfin il se dressait devant elle, irréel. Elle n’avait jamais vu autant de couleurs différentes. C’était à en donner le tournis.

– C’est à couper le souffle ! cria-t-elle avec satisfaction avant d’essayer de rattraper les mots qui partaient déjà au loin.

Elle restait les deux mains sur la bouche. Et si Myrrhis l’avait entendue ? Aralia se retourna tout doucement, l’oreille aux aguets. Rien d’autre qu’un vent léger dans les feuilles. Elle était soulagée. Elle se jurait d’être plus prudente.

Elle contemplait le monument. Le trèfle était aussi haut qu’une montagne. Il portait des fleurs immenses. Pas étonnant de les voir depuis le village. Le tronc était stupéfiant, plus large qu’une maison. De drôles de feuilles, comme des sacs pendus grands ouverts, étaient disposées en spirale montante tout autour du tronc jusqu’à une large corolle qui venait coiffer le tout.

Myrrhis avait déjà parlé des stratégies des plantes carnivores. Des pièges actifs et des pièges passifs. C’étaient des pièges passifs. Qu’est-ce qu’il pouvait bien chasser ? Un humain adulte y tenait debout tout entier. Ça semblait solide. Le long du tronc, une portion du goulot n’était pas glissante et assez grande pour y poser un pied et demi. Chaque urne était plus haute que la précédente d’environ une hauteur de genou. Elle testa leur résistance. Ça tenait.

Aralia commença la montée. À la huitième amphore, un bruit la surprit. Il la surprit presqu’autant que l’humide pénombre soudaine. Le liquide lui arrivait bien au dessus de la tête. Elle fut prise de panique. Il n’y avait aucune prise pour se hisser. Le fond était trop profond. Elle commençait à perdre ses forces. L’air manqué. Le liquide entrait dans sa bouche. Elle s’étouffait. Elle délirait. Elle vit la Matria la pointer du doigt en lui faisant des gros yeux.

– Tu ne respectes rien Aralia ! Je t’avais dit de ne pas t’approcher du trèfle !

– Je suis une adulte !

La prisonnière retrouvait son sang-froid.

– Réfléchis ma grande, si le chemin n’existe pas alors fais-le.

Elle sortit son couteau. Elle taillerait une échappatoire à même la paroi de l’urne. Son coutelas commençait à peine à entailler la membrane végétale qu’elle se déchira. Tout le contenu fût précipité en contrebas. Aralia toucha le sol dans un mélange de roulade et de hasard. Elle salua un public invisible puis piétina le sol en vociférant :

– Non ! Non ! Non ! Et non ! J’y étais presque !

Elle s’arrêta, se redressa, leva un doigt tremblant et minauda :

– À vaincre sans péril, gnagnagna.

Son imitation de la Vieille était parfaite. Elle explosa de rire mais s’interrompit aussitôt. Elle se frappa le front de la paume de la main. Elle aurait dû creuser plus près du tronc. Ça aurait tenu.

Aralia était à nouveau au niveau zéro et le soleil à son zénith. Elle observait le géant en se maudissant d’avoir été assez gourde pour glisser dans une urne. La Vieille disait qu’aux temps jadis, les herbes étaient plus petites. Les plantes d’alors trouvaient ce qu’il fallait dans le sol. Ils attiraient seulement des insectes pour porter leur pollen. Elle se demandait pourquoi la Matria n’avait pas parlé des trèfles de maintenant parce que c’était un tout petit peu ÉNORME ! Elle se questionnait sur l’état de santé mentale de Myrrhis. Il fallait être folle pour se mettre en colère pour un parchemin abîmé. Elle se débarrassa du suc gastrique qui la recouvrait et vérifia l’état de la poterie dans sa besace. Intacte. Elle prit un peu de recul pour voir d’où elle était tombée. Il n’y avait qu’un chemin d’accès et la persévérance était sa principale qualité.

– Myrrhis aurait dit têtue mais elle n’y connaît rien. cru bon de préciser Aralia au grand trèfle.

Le jour continuait d’avancer. Il fallait atteindre la corolle, y découper un passage et monter encore. La sève n’était pas toxique au-dessus. L’aventurière l’avait surpris dans une conversation d’adultes. Une incision, et le tour serait joué. À elle le précieux liquide, symbole de majorité. Elle leur montrerait, à tous, qu’elle était prête ! Le jeu en valait la chandelle.

– Et pour une chandelle, c’est une sacrée chandelle ! pestait Aralia dans sa seconde montée.

Pas d’erreur cette fois, ni de distraction. La corolle se découpa facilement et lui permit l’accès à l’étage supérieur.

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Elle installa la poterie et pratiqua une incision en forme de V dans le tronc juste au-dessus. Ensuite elle releva un peu la pointe du V pour diriger directement la sève dans le pot.

C’était bien vu, pensait-t-elle en se félicitant de l’espionnage des conversations d’adultes. L’adolescente observait les alentours pendant que la réaction à la blessure emplissait le récipient d’une sève épaisse et l’air d’un parfum musqué. Il faudrait un certain temps pour remplir le pot.

– Ça va prendre au moins une main-soleil.

Aralia remplissant son pot

Aralia aimait bien cette technique. Elle tendit la main. Il fallait la mettre parallèle à l’horizon et sous le soleil. Une largeur de main valait un sablier, un doigt en valait un quart, le pouce ne comptait pas. Il lui restait deux sabliers trois quarts. C’était très amusant de parler en main-soleil. C’était un langage universel ! Par exemple, quand quelqu’un ne voulait pas te lâcher les semelles, tu lui mettais une main-soleil dans la figure. Ça voulait dire : je n’ai pas le temps pour toi. Aralia raillait souvent cette technique sous prétexte qu’elle ne marchait pas quand le ciel était chargé de nuages mais c’était surtout que ça énervait prodigieusement la première Matria. 

En parlant de nuages, le vent se faisait plus frais, il allait pleuvoir. Elle se dit que, décidément, il y avait des jours où il valait mieux rester couchée. Elle soupira. Au moins, la pluie plaquerait les odeurs au sol. Elle rentrerait sans que la sienne ne la trahisse aux narines prédatrices. Le jour descendant éveillait des carnivores aux yeux éteints et à l’odorat redoutable. À moins que la Vieille ait oublié de divulguer une autre information capitale. Elle lui demanderait pourquoi elle n’avait jamais parlé des trèfles géants dans le détail. Il était temps d’y aller. Aralia inspira profondément. Elle rabaissa le V pour que le trèfle referme sa blessure plus vite. L’odeur musquée était moins forte. La brise plus humide. La pluie ne tarderait plus. Il fallait se hâter.

Elle marchait depuis trois doigts-soleil, maintenant. La soif commençait à se faire sentir et la pluie n’arrivait pas. Alors qu’Aralia levait la tête en quête de nuages, elle trébucha et manqua de répandre sa précieuse cargaison. Elle la sauva de justesse, meurtrissant son corps au passage. Tout en se félicitant de ses réflexes, Aralia vérifiait la bonne étanchéité de son trésor. Elle imaginait les moqueries du village si elle revenait avec un pot brisé. Elle écarta cette pensée puisque personne ne savait qu’elle était partie et encore moins où. Une surprise ne se préparait pas en chantant ses intentions à tue-tête. Surtout quand tu faisais le mur. Aralia pouffa de son trait d’esprit.

– Allez ma grande, on y retourne !

En se redressant en direction du village, elle remarqua, à quelques mètres devant elle, de jeunes trèfles de différentes tailles et comme alignés. La ligne partait à perte de vue aussi bien sur la gauche que sur la droite. En y regardant de plus près, les intervalles étaient irréguliers et la ligne semblait s’incurver, embrassant le grand trèfle. Elle s’étonnait de ne pas l’avoir remarquée à l’aller puis compris que la hauteur de végétation en arrière-plan les masquait dans ce sens. Dans le sens du retour, ils faisaient penser à des sentinelles.


– Marrant, on dirait un énorme cercle. souffla-t-elle alors que ses jambes se dérobaient sous elle. Cette fois, sa tête heurta lourdement le sol. 

Elle restait sonnée un moment avant de reprendre connaissance. Elle était fatiguée, elle avait du mal à respirer, elle avait soif.

– Je peux toujours boire un peu de sève, il en restera assez pour prouver mon exploit.

Aralia fixait le jeune trèfle le plus proche.

– Toi ! Tu es trop jeune. Tu ne sers à rien !

Elle marquait un temps pour retrouver son souffle puis murmura pour elle-même :

– D’ailleurs, pourquoi seuls les grands trèfles font de la sève non toxique ?

Devant le silence résolu du lointain jeune trèfle, elle arracha, avec difficulté, le couvercle du pot pourtant si facile. Elle ne remarquait pas l’absence d’odeur de musc pourtant si forte tout à l’heure. Aralia n’entendait plus qu’un bourdonnement à ses oreilles. Elle voulait dormir. Elle bu un peu avec beaucoup de mal.

Elle n’avait plus soif. Elle posa la poterie au sol en s’assurant qu’il ne puisse pas basculer. Le pot resterait ouvert le temps qu’elle reprenne des forces. Elle ne sentait plus le froid. Elle ne voyait plus les sentinelles. Elle ne verrait pas non plus, le lendemain, le cours magistral de Myrrhis sur les dangers des grands trèfles. Aralia aurait atteint l’âge de comprendre que le danger n’était pas les urnes. C’étaient les nuages qui se dégageaient juste avant la saison des pluies. Dès qu’il était blessé, le grand trèfle libérait des milliers de microscopiques graines dans une forte odeur de musc. Les graines passaient dans les poumons et trouvaient toutes les conditions nécessaires pour germer. En moins d’un sablier, la soif vous assaillait, vous aviez une sensation de froid de plus en plus intense, vous aviez des pertes d’équilibre, vos oreilles bourdonnaient, vous perdiez connaissance. Le plus étrange, c’était que peu importait l’animal infecté, il succombait toujours à la même distance du trèfle titan. Les animaux morts finissaient par fournir les nutriments nécessaires aux jeunes trèfles alignés dans un cercle presque parfait à une main-soleil de marche du grand trèfle.

La pluie ramenait Aralia dans un état de semi-conscience. Elle devait se mettre à l’abri. Les bruits dans les buissons lui confirmaient. Éviter de rester à découvert. Elle commençait à ramper, s’agrippait aux touffes d’herbes, aux affleurements rocheux. Elle attrapait une roche rectangulaire et tenta de se hisser avec. C’est un morceau de la roche qui se détacha, finissant sa course sur la tranche. Aralia restait à regarder la traîtresse sans comprendre.

– À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. glissa une silhouette floue à son oreille. 

Le mirage la tira jusqu’à l’abri d’une feuille de plantain géant.

– La Vieille ? balbutia Aralia. 

Elle délirait encore. Comment la première Matria aurait pu savoir ? Sa vision se brouillait. Elle étouffait. La tête lui tournait. Elle souhaitait que ça se termine, d’une manière ou d’une autre. Un froid glacial lui déchira les lèvres.

– y … oque … oiva … ia … ava … atefai … ien.

Ça recommençait. Le spectre l’empêcherait de dormir encore combien de temps ? 

– Il faut que tu boives Aralia, ça va te faire du bien.

Myrrhis lui tenait un flacon à la bouche. Aralia rassembla ses dernières forces. Elle avalait le breuvage. C’était infect, l’autre essaierait de l’ennuyer jusqu’à la fin. Myrrhis rangea la fiole. Aralia n’avait plus de force. Tant pis si la vieille toupie se moquait d’elle. Ça n’avait plus d’importance.

La doyenne amena le corps d’Aralia contre elle comme on tient un nourrisson. Elle tenait sa tête contre la sienne, la berçait doucement. Le corps de l’enfant se relâchait. Myrrhis souffla trois mots étranges à l’oreille presque évanouie. Aussitôt, Aralia fût emportée dans une toux terrible. Elle hoquetait, toussait, crachait, encore et encore. Une douleur furieuse arc-boutait son si petit corps. Toutes les graines de trèfle finirent sur le sol. La toux se calma. La gamine tremblait de tout son être mais elle respirait librement. Myrrhis la berçait doucement. 

– Dors, ma toute petite. Je suis là. Tout va bien.

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