De l’immédiateté au pérenne

L’échelle-Temps est une des difficultés majeures de compréhension entre l’humain et l’arbre. L’espérance de vie moyenne d’un humain est de 80 ans. 200 ans pour un arbre. 40 ans pour un arbre en ville. À quoi tient cet écart ?

Supposons tous les arbres urbains comme autant de Robinson Crusoé parachutés sur des îles désertes minuscules. 40 ans de vie, ça tient du record.

La plantation d’arbres en ville, sur trottoir, reste récente.

Rappel chrono-logique : fin de la seconde guerre mondiale, reconstruction, besoin de main d’œuvre, construction de cités-dortoirs en périphérie des villes pour accueillir cette main d’œuvre. Dans les années 1960-70, les résidents de ces cités-dortoirs étaient en mal-être et cela jouait sur la productivité. Les gens étaient déconnectés du temps. Un peuplier d’Italie, un bout de pelouse. Le tour était joué. Le marqueur temporel, l’espace vert était né(1).

C’est une autre histoire pour l’arbre en alignement. Ce végétal s’est retrouvé sur le trottoir soit parce qu’absorbé dans l’extension urbaine, soit parce que planté pour quelques raisons postérieures.

Historiquement, les alignements servaient à marquer les entrées des agglomérations, à jalonner les routes et les carrefours à travers nos campagnes. Des végétaux coincés entre bâtis et voirie. Les conséquences de la difficulté d’accès aux éléments minéraux, à l’eau se firent sentir. Les arbres tombent malades. Le besoin de gestion se fit sentir. Le citadin alla quérir les personnes qu’il pensait savantes en la chose, le rural. Force est de constater que l’humain est un animal d’extrême avec une tendance à fracasser la conséquence plutôt que de soigner la cause. Puisque la cause s’inscrit dans une autre perception du temps. Elle est en dehors de notre compréhension humaine. Et l’arbre dans tout ça ? Il subit la création d’une situation d’échec.

Encore aujourd’hui, dans la plupart des cas, les arbres sont plantés tels des lampadaires. Dans un petit cube arraché au trottoir. Entre les câbles et autres réseaux. Dans cet anthroposol (2), seront plantés les « majestueux ». Autrement dit, les chênes, hêtres et autres dryades. Essayons d’acclimater un pingouin en forêt Amazonienne, les résultats seront similaires dans leur réussite. Les rois des forêts ont besoin d’une forêt. Un Robinson a besoin d’un Vendredi.

L’arbre pionnier et post-pionnier (3) est le plus à même de s’adapter à un milieu rude et de modifier ce milieu. C’est un créateur de sol, à condition de limiter l’exportation des matières organiques. Sinon la magie n’opère pas.  En ville, Il faut que ce soit propre, aseptisé. Point de vue humain. Pour le végétal, le « propre », équivaut à la non-vie.

Le besoin d’un visuel immédiat oblige la plantation de sujets déjà grands. Venants de pouponnières spécialisées dans la production puis plantés dans le technosol (4). C’est comme si nous vivions dans le faste et le luxe puis, du jour au lendemain, au pain sec et à l’eau. La transition est brutale. Moins nous sommes jeunes et plus dur est l’adaptation. La plupart y survit avec des traumatismes (fourches incluses, absence de pivot, etc.). Ajoutons à cela des fosses de plantation sous-dimensionnées dans des technosols et nous obtenons des grands bonsaïs.  Alors au gestionnaire de s’occuper d’arbres malades poussant dans des sols sans vie. Les causalités sont multiples, les transitions hasardeuses, les tâtonnements destructeurs.

Un proverbe chinois dit : « Il y a deux moments pour planter un arbre. Il y a vingt ans et maintenant. »

Il faudrait y ajouter « dans un sol » ainsi que la définition d’un sol.

La causalité et le temps sont les deux facteurs essentiels à la construction pérenne d’un cadre de vie durable. L’espace vert est un acteur de la ville et non un décorum. Se poser correctement la question, apporte la réponse.


(1) Même si c’est plutôt sous Napoléon III avec Haussmann et plus particulièrement Alphand, son ingénieur-jardinier, qu’est né l’espace vert sous forme de squares, jardins, etc.

(2) Anthroposol : catégorie qui regroupe et désigne les sols entièrement fabriqués par l’homme. Sont compris : les sols agricoles, maraichers, urbains.

(3) Pionnier et post-pionnier : désigne une catégorie de ligneux spécialisés dans la colonisation d’espace. Ils disposent d’un système racinaire performant et d’une croissance rapide. Les bouleaux, frênes en sont de fiers représentants.

 (4) Technosol : correspond aux sols avec des horizons détruits, mélangés avec des remblais et compactés. En d’autres mots, le sol sous le trottoir de nos villes.