Muet comme un carpinus

Réflexion absurde

N’y a-t-il rien de plus silencieux qu’un arbre ? Une pierre, peut-être, un réverbère certainement. Et si c’était nous qui ne savions ou qui ne pouvions pas écouter ?

De notre point de vue, l’arbre est dans l’immobilité. Il pousse d’année en année dans nos régions, patiemment, centimètre après centimètre. Tellement lentement que c’est imperceptible pour le bipède frénétique que nous sommes.

Cela fait une quarantaine d’années que la recherche fondamentale fait des découvertes ahurissantes sur les végétaux. Leur capacité à déterminer où est le haut et où est le bas. Leur capacité à trouver l’eau, à se défendre. Un végétal ressent son environnement. Il s’y adapte.

Quittons notre approche anthropomorphique. Il est vrai que nous avons tendance à comparer un organisme à un autre organisme que nous connaissons, Nous. C’est humain mais rien n’est plus différent d’un être humain qu’un végétal. Ce qui est un remède pour l’un est le plus sûr des poisons pour l’autre. Le temps est un vecteur de compréhension essentiel.

Nous sommes sur une échelle-temps différente. Dans l’espérance de vie et je suppose dans la perception même du temps. Sommes-nous perçus comme des arbres par une fourmi ou une éphémère(1) ?

Notre perception et notre compréhension sont conditionnées par nos récepteurs sensoriels les plus performants. Nos yeux, nos oreilles.  Le spectre visible est compris entre l’infrarouge et l’ultraviolet et le spectre audible est compris entre l’infrason et l’ultrason. Regardons les fleurs sous un filtre ultraviolet, c’est une autre dimension. Les plantes à fleurs s’adressent à leur pollinisateur. Mais que ce soit la lumière ou le son, cela reste une question de longueur d’onde et  Il y a forcément émetteur et récepteur du signal.

La plante interagit avec ses pollinisateurs mais pas seulement. Certaines, telle la bourrache, sont capables d’appeler à la rescousse des coccinelles quand elles sont attaquées par les pucerons en produisant des phytohormones(2). Le maïs appelle les nématodes pour se débarrasser des chrysomèles(3). Les plantes sont capables de se prémunir lorsqu’elles sont attaquées.

Penchons-nous sur une anecdote (trop) souvent citée :

Vers 1984, dans une province sud-africaine, plusieurs élevages furent touchés par une mortalité importante d’antilopes. Après autopsie, il apparait que l’estomac de ces herbivores est plein de feuilles d’acacia mais que le processus de digestion ne s’est pas déclenché. Certains tanins(4) bloquent une enzyme indispensable à la digestion. Les animaux meurent de faim le ventre plein. Que s’est-il passé ? Le biome(5),là-bas, est de type savane. Des étendus d’herbacées et quelques arbres parsemés. Les acacias, déjà défendus par une armure épineuse,  mobilisent leurs tanins dans leurs feuilles jusqu’à des niveaux mortels en cas d’agression. Les acacias broutés préviennent les autres acacias proches au moyen d’un composé volatil – l’éthylène. Pourtant les koudous en liberté ne meurent pas, malgré un processus de défense identique des acacias.

Oui, mais les koudous changent d’arbre quand la concentration en tanin augmente et ils remontent le vent. L’éthylène étant transporté par le vent, les arbres en amont du lanceur d’alerte ne peuvent pas recevoir le message de danger. Pas bête, le brouteur. Il y aurait une intelligence animale ? Dans le cas qui nous intéresse, ils étaient élevés dans de gigantesques enclos. Sans possibilité de remonter le vent. Aiguillonnés par la faim et en supposant qu’ils savaient le risque mortel de l’acacia, les koudous finirent par aller contre toute précaution et en payèrent cher le prix. Le coupable de toute cette histoire est l’enclos. Ne nous y trompons pas.

Agression/riposte, Action/réaction. Pouvons-nous pour autant conclure à une communication intelligente ou bien à une réaction mécanique ? Au niveau actuel des connaissances, il serait maladroit voire farfelu d’affirmer une intelligence. Pourquoi l’acacia mobilise-t-il ses tanins exclusivement suite à une agression au lieu de laisser ses feuilles toxiques ? Nous pouvons supposer que ses tanins sont difficiles à produire et donc limités. Cependant la question principale réside dans la définition même d’intelligence. L’intelligence serait une capacité d’action réfléchie résultante d’une expérience passée. En d’autres termes, de mémoire et de projection.

Il y a un fossé fondamental dans la compréhension du végétal qui semble être dépourvu d’organes spécifiques et localisés tels qu’un nez, des oreilles ou encore des yeux. Il ne nous ressemble pas. Il dispose pourtant de récepteurs sensoriels, certains sont connus comme les chloroplastes(6) et d’autres restent à découvrir. Nous ne trouvons que ce que nous cherchons après tout. Il faudra attendre l’invention du radar en 1920(7) pour comprendre le principe d’écholocalisation des chauves-souris et autres dauphins.

Tout reste à découvrir et c’est cela qui est transcendant car cela bouleverse jusqu’aux fondements de notre capacité de compréhension.

1 famille d’insectes dont la forme adulte vit de une à trois journées
2 substances chimiques produites par la plante
3 Diabrotica virgifera est un coléoptère qui se nourrit de racines
4 les tanins sont des substances chimiques produites pour la défense de la plante.
5 fait référence à une zone géographique qui partage un climat, une faune et une flore similaire
6 De chloros -vert- et Plaste – modeler, façonner-. Lieu de la photosynthèse et sensible à la lumière.
7 même si, dès 1794, il est démontré que la chauve-souris s’oriente grâce à son ouïe.

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