La déconstruction du moi

J’écris depuis mes 16 ans. J’en ai 39 ans. J’ai commencé à écrire car je n’arrivais pas à extérioriser oralement et de manière directe. J’ai du prendre tous les écueils. L’expérience se construit ainsi. L’écriture fut mon exutoire puis ma thérapie. Je me réalisais en me relisant. Je comprenais ces émotions que je taisais et celles qui me submergeaient. Je trouvais aussi l’infondé de certaines de mes détresses et le fondé des autres. Un jour, pris d’une poussée narcissique ou d’amour-propre, j’ai eu besoin d’un avis. Une critique permet l’amélioration après tout. J’ai confié mes textes à un professeur de français. J’ai fini chez un psy qui me diagnostiquait « suicidaire ». En prime, je me retrouvais avec une camisole chimique prescrite par un docteur me disant que, comme j’étais mineur, il pouvait me contraindre à la prendre.

Si je devais résumer, j’ai eu un besoin de reconnaissance et je me suis tourné vers une figure d’autorité. J’ai été catalogué, catégorisé. Le docteur a piétiné ce qu’il me restait d’amour-propre en balayant ce que je croyais mien : le libre-arbitre. J’ai fini drogué, contre mon grès, par un cocktail d’anxiolytique et d’antidépresseur. J’ai 17 ans, je suis « suicidaire », drogué, brisé. J’ai cessé d’écrire, me jurant qu’on ne m’y reprendrait plus. J’enfouissais écriture et sentiments.

Quelques années passèrent. Je me suis trouvé un métier et m’y noyais. Je traversai les jours avec l’ardeur d’un automate. Ma vie sentimentale était un désastre également. Mue par un besoin de cohérence, je suppose. J’ai dû traverser une solitude imposée, douloureuse.

Vers mes 25 ans, j’ai recommencé à écrire pour moi. De temps en temps, pour un événement, j’écrivais un petit quelque chose pour faire plaisir. Mon cercle d’amis de l’époque finit par découvrir mon violon d’Ingres et il m’a encouragé. Il me disait que je trouvais les mots. Petit à petit, je me suis rendu compte que les mots avaient un pouvoir fabuleux puisque la capacité à verbaliser permet de rendre une chose « tangible ». Comme il semblait que j’avais les mots et que d’autres personnes passaient aussi par des moments difficiles sans avoir cette faculté de verbalisation, je me suis dit que mettre à disposition ces outils aiderait mes amis proches.

Parmi mon cercle d’amis, il y avait une journaliste travaillant pour le journal local de ma ville natale. J’ai oublié son nom mais je me souviens d’une femme pétillante au regard vif. Elle avait lu mes textes et s’était mis en tête d’en publier un par semaine dans une rubrique que s’intitulait : « Calliope s’amuse ». Je finis par accepter. Quelques semaines passèrent. Un jour que je rendais visite à l’une de mes grand-mères, elle ouvrit le journal et me montra la rubrique de Calliope. Elle me disait qu’elle l’attendait chaque semaine, qu’elle prenait plaisir à le lire et que je devrais essayer moi aussi de me faire publier. Je n’ai pu que répondre d’un air amusé: « – mais c’est moi, mamie ! »

J’ai pris un gentil coup de journal sur la tête puisque je ne lui avais pas dit.

J’ai continué à écrire de rien sur tout et surtout sur rien. J’ai constaté l’insuffisance de mon vocabulaire et les limites que cela engendrait. J’avais également une tendance au pathos. J’ai enrichi le premier et supprimé le second. J’ai rencontré des personnes formidables qui m’ont aidé à grandir et d’autres, détestables, qui m’ont rappelé aux bassesses humaines (haine, jalousie, etc.). La vie est trop courte pour se prendre au sérieux.

L’écriture est un chemin agréable pour le peu que l’on s’accompagne d’humilité.